Résumés français des articles 2004-1991


2004 (volume XXXIV) n° 3

Les nouveaux enfants de Dieu. Conversions récentes en Amérique latine

Les territoires de chasse algonquiens avant leur « découverte »?
Études et histoires sur la tenure, les incendies de forêts et la sociabilité de la chasse
Harvey Feit

Cet article résume l'intérêt soutenu de l'auteur concernant la possibilité que les territoires de chasse algonquiens aient existé avant l'arrivée des Européens. Il est également une réplique aux arguments récemment repris selon lesquels les territoires de chasse algonquiens sont un phénomène qui a vu le jour après la période du commerce des fourrures. Après avoir passé en revue les analyses ethnographiques soutenant l'hypothèse que les territoires de chasse algonquiens existaient bien avant que les Européens ne décrivent cette pratique dans leurs documents, l'auteur met aussi à jour certaines des conclusions de ces ethnographies. Il remet en question les récentes déclarations qui prétendent que la pratique des territoires de chasse chez les peuples algonquiens ne pourrait avoir précédé la tutelle européenne. L'article montre aussi que les processus sociaux et environnementaux créés par la répétition de vastes incendies de forêts avant l'arrivée des Européens auraient périodiquement créé des conditions qui, pour les algonquinistes, semblent favorables au développement de territoires de chasse. Enfin, à partir des études ethnographiques, ethnohistoriques et socioécologiques, une « histoire » est proposée, qui explique comment les territoires de chasse ont pu être créés, et recréés à maintes reprises -- sans jamais devenir l'unique forme de tenure ou de pratique de chasse chez les Algonquiens du Nord - bien avant que les Européens ne « découvrent » qu'il y avait des territoires de chasse au xix e siècle.

Frontières et territoires : mode de tenure des terres des Cris de l'Est dans la région frontalière Québec/Ontario - I - Crise et effondrement
Colin Scott et James Morrison

Cet article est le premier d'une étude en deux parties sur la tenure des terres chez les Cris de l'Est dans la région de la présente frontière Ontario/Québec. Cette première partie décrit le système algonquien de tenure de terres et se concentre sur les circonstances, survenues durant les deux premières décennies du vingtième siècle, qui ont rendu ce système dysfonctionnel : la compétition par les trappeurs non-autochtones rendue possible par le chemin de fer, ajoutée aux politiques gouvernementales souvent hostiles aux intérêts des chasseurs autochtones. Ces circonstances ont précipité un déclin rapide et sévère des populations de castors et autres animaux à fine fourrure dès la fin des années 1920. L'extension de la frontière provinciale vers le nord jusqu'à la baie James à la fin du dix-neuvième siècle, et les processus menant au Traité dans la première décennie du vingtième siècle, ont établi la fondation de l'attitude de rigidité administrative des gouvernements dans leurs réponses à cette crise (qui seront examinées plus amplement dans la seconde partie). Les relations entre les Cris de l'Est et leurs voisins, les Cris de Moose et les Algonquins d'Abitibi, étaient caractérisées par l'interpénétration des relations sociales et des modes de tenure des terres, et par des identités flexibles et mouvantes qui s'accordaient peu avec les idées européennes sur la résidence et l'appartenance aux bandes.

Différentes perceptions du paysage : changement et continuité chez les Micmacs
Anne-Christine Hornborg

Cet article porte sur la manière dont les Micmacs ont lutté contre le projet d'une vaste carrière dans les années 1990 sur l'île du Cap-Breton,   Nouvelle-Écosse, en faisant référence à leurs traditions et à leur héros culturel, Kluskap. Tout d'abord, l'auteure explore   la manière dont un chasseur   micmac canadien et pré-moderne interprète le monde,   tel que   décrit dans les histoires traditionnelles qui ont été compilées de 1850 à 1923. Les prouesses de Kluskap, ses interactions hors du commun avec les animaux, les hommes et d'autres créatures permettent d'apprécier les cadres de référence terrestres et organiques du chasseur micmac : sa familiarité, par-delà la communication linguistique, avec l'expérience des bruits, des odeurs, des viscères et des os des animaux, mais aussi sa sensibilité particulière aux paysages. Dans un deuxième temps, l'article situe l'invocation du héros légendaire dans le contexte des années 1990, au moment où la référence aux traditions micmaques et aux prouesses de Kluskap a joué un rôle de premier plan dans le combat mené contre l'implantation de la carrière de granit évoquée plus haut. Il s'agit ici d'analyser la manière dont les Micmacs ont reconstruit leurs traditions et leurs relations avec l'environnement au sein de la société contemporaine. Dans ce processus, la vie quotidienne dans les réserves joue un rôle tout aussi important que les questions et les groupes environnementaux, le pan-indianisme et l'éducation.

Le sens du lieu et les revendications territoriales contemporaines des Salishs de la Côte
Brian Thom

Cet article étudie la façon dont les concepts théoriques du « lieu » peuvent être utiles pour mieux comprendre les différences entre les perceptions des premières nations et celles des Eurocanadiens en ce qui a trait au territoire. Ancré dans la tradition de l'anthropologie phénoménologique, le concept de « lieu » est compris comme un puissant point de rencontre de diverses expériences individuelles et collectives, qui façonne et est lui-même façonné par la langue et la culture. Cet essai explore de quelle façon les communautés salishs de la Côte ont développé leur sens du lieu à travers trois exemples ethnographiques qui tournent autour des pratiques discursives à propos de lieux qui sont importants pour elles. Les récits se rapportant aux noms de lieux, à la mythologie, à l'identité, aux frontières et à la propriété territoriale sont abordés ici dans un contexte où une population salish tente de mettre un terme aux inégalités sociales et politiques en négociant une revendication territoriale globale avec les gouvernements du Canada et de la Colombie-Britannique. Pour cette communauté, l'expression culturelle unique qu'est celle du « lieu » constitue un outil précieux pour aider à amener des changements positifs dans l'avenir.

« Des femmes et de la territorialité » : Début d'un dialogue sur la nature sexuée des droits des autochtones
Gerdine Van Woudenberg

Cet article, qui se situe dans l'ensemble des discours sur les droits des autochtones, explore de façon spécifique le sujet du rapport des femmes à la territorialité. En utilisant comme étude de cas les cultures wabanakies de la côte Est, l'auteure réexamine de manière critique les documents historiques pour analyser le rapport des femmes au « lieu » à travers leur relation à leur environnement et elle étudie comment le contexte de cette relation a été transformé par les processus de colonisation. Puisque ce texte s'insère dans le large champ des discours sur les droits autochtones, il soulève des questions importantes sur la position des femmes autochtones dans les processus actuels de reconnaissance des droits et des titres, non seulement comme participantes actuelles mais aussi comme acteurs historiques.

Autre article

Politique des représentations
Les représentations sociales bureaucratiques et la politique de l'éducation indienne au Canada, 1828-1996 (I)
Michel Lavoie

Cet article montre comment les représentations sociales élaborées par la bureaucratie des Affaires indiennes sont venues modeler et légitimer à la fois l'idéologie d'intégration des Amérindiens à la société canadienne, la politique éducationnelle qui la   prolonge et le système d'éducation qui en est l'agent de changement. La première partie de l'article expose, d'une part, la stratégie anglaise qui visait à faire passer les Amérindiens de l'état de sauvagerie à celui de sujets civilisés. Et même si le coeur y était, la bureaucratie coloniale n'a jamais eu les moyens de ses ambitions. D'autre part, cette première partie fait voir qu'en dépit de nouvelles approches sur les plans des représentations et de la politique éducationnelle, le méthodique système d'éducation mis sur pied par la bureaucratie fédérale non seulement ne parvient pas à ses fins assimilatrices, mais s'inscrit plutôt dans un système d'exception qui ne fait que confirmer la distinction indienne à travers le pays. Le gouvernement fédéral, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, ne peut que produire un constat d'échec et apporter les ajustements qui s'imposent aux représentations sociales, à la politique éducationnelle et au système d'éducation. Ce redéploiement fera l'objet de la seconde partie de cet article.


2004 (volume XXXIV) n° 2

Les nouveaux enfants de Dieu. Conversions récentes en Amérique latine
Violence politique, exclusion ethnique et rituels dans les Églises pentecôtistes guatémaltèques (1989-1994)
Manuela Cantón Delgado

Cet article présente d'abord certaines pratiques de négation de la diversité ethnique, fondées sur un refus conscient et organisé de la culture autochtone par des Églises pentecôtistes guatémaltèques pendant les années 1990. Il analyse ces stratégies de représentation, qui visent à stigmatiser tous les Mayas non convertis et à légitimer leur domination politique tout en proposant leur exclusion symbolique. En second lieu, il s'agira de voir, cependant, comment les exclus sont des acteurs sociaux capables de mettre en marche des processus d'appropriation et de médiation culturelle qui transforment en stratégies utiles ces mêmes idéologies qui cherchaient leur exclusion.

Changements religieux et « désethnification » : l'expansion protestante récente dans les Andes centrales d'Argentine
Rita Laura Segato

Cet article tente de dégager les multiples significations d'un processus de changement religieux qui implique une partie considérable de la population autochtone colla de la région des vallées profondes ( quebradas ) et du haut plateau ( puna ) de la province de Jujuy, au nord-ouest de l'Argentine. L'auteure expose les rapports entre les aspects traditionnels de leur société et de leur vision du monde et des éléments introduits par de nouvelles options religieuses. Malgré la continuité qu'on peut observer entre certains éléments nouveaux et anciens, l'ensemble du processus est défini surtout comme une tendance à la désethnification , qui sera mieux comprise à la lumière de l'opposition entre groupe ethnique et nation.

Nouveaux imaginaires et conversions récentes au pentecôtisme chez les autochtones du Guerrero (Mexique)
Pierre Beaucage

Au cours des dernières décennies, on a observé au Mexique un important mouvement de conversions d'autochtones à diverses Églises protestantes, généralement de la mouvance pentecôtiste. Les chercheurs ont interprété fort diversement cette tendance : certains y voient une perte de l'identité amérindienne sous la pression de forces externes (p. ex. Hvalkof et Aaby), d'autres, une redéfinition, voire un renforcement de cette identité dans un contexte de modernité (Bastiat). Les données recueillies dans la montaña du Guerrero (Mexique) suggèrent que la conversion est l'une des options ouvertes dans un vaste processus de décomposition/recomposition des identités autochtones dans la région.

Religiosité indigène et identité ethnique : le pentecôtisme chez le peuple toba
Liliana Tamagno

L'objectif de cet article est de montrer comment l'analyse de la religiosité indigène est essentielle pour comprendre la présence des Tobas et leurs formes d'organisation dans les villes d'Argentine. Les liens très forts qui subsistent entre les groupes de migrants urbains et ceux qui résident encore dans leurs territoires traditionnels du Chaco (au nord-est de l'Argentine) permettent d'affirmer l'existence d'un peuple toba qui transcende la division ville-campagne. Or, l'Iglesia Evangélica Unida, fondée au Chaco comme « Église toba », constitue une des formes principales d'organisation qui tend à reproduire la dynamique sociale de ce peuple. L'examen de la religiosité des Tobas des villes nous permettra d'éclairer sous un jour nouveau les rapports entre la religion et l'organisation sociale.

La « généraction » du mythe de saint Juan Diego : réappropriation et transformation du mythe de la Vierge de la Guadaloupe
Margarita Zires

En juillet 2002, Jean-Paul II vint à Mexico canoniser Juan Diego, autochtone auquel serait apparue la Vierge de la Guadeloupe en 1531. Il s'agit d'une des nombreuses réappropriations du mythe de la Vierge, cette fois-ci un rituel médiatique typique du xxi e siècle, régi par la logique du spectacle et des stratégies de mise en marché. Le mythe d'apparition de la Vierge, un des mythes fondateurs de l'identité nationale mexicaine, devient mythe de vie exemplaire. L'auteure examine comment les règles de vraisemblance propres au genre narratif des « vies exemplaires » viennent agir sur le mythe d'apparition. En effet, les règles de vraisemblance de ces deux genres de narratifs religieux diffèrent. Notre hypothèse est que les différentes versions existantes du mythe de Juan Diego reflètent des conflits de pouvoir au sein de l'Église catholique ainsi qu'entre les diocèses et même les paroisses.

Note de recherche

Premiers contacts entre Ayorés et Blancs dans le Chaco paraguayen
Le point de vue des Amérindiens
Salvatore D'Onofrio

À partir de la notion d'acculturation, dont il examine les implications surtout par rapport au concept tylorien de culture, l'auteur présente des matériaux qui illustrent, du point de vue des Indiens, les contacts entre les Ayorés du Chaco paraguayen et les Blancs. Pour échapper à la vision presque mystique du « premier contact », les matériaux choisis (récits de vie et de guerre, ainsi que textes de visions chamaniques recueillis personnellement sur le terrain, images d'archives) couvrent une période allant de la capture par les Paraguayens d'un garçon ayoré d'environ 12 ans (José Ikebi), en 1953, jusqu'à l'arrivée des derniers Ayorés dans la « civilisation des Blancs », il y a quelques années. La réflexion sur ces matériaux conduit d'une part à une critique radicale du concept d'acculturation, et surtout des positions d'Herskovitz, et d'autre part à s'interroger non seulement sur l'existence d'un point de vue différent eu égard à la réalité de la conquête, mais aussi sur le statut des sources qui la représentent dans les approches historique et anthropologique.


2004 (volume XXXIV) n° 1

Présences autochtone de l’âge glaciaire à aujoud’hui
Des chasseurs de la fin de l'âge glaciaire dans la région du lac Mégantic : découverte des premières pointes à cannelure au Québec
Claude Chapdelaine

Au cours de l'été 2003, les premières pointes à cannelure furent trouvées au Québec sur un site archéologique de la région du lac Mégantic. Ces découvertes, réalisées dans le cadre de l'École de fouilles du département d'anthropologie de l'Université de Montréal, nous incitent à reculer le peuplement du sud-est du Québec à plus de 10 000 ans avant aujourd'hui. Ces chasseurs de l'âge glaciaire exploitaient probablement le caribou dans un milieu totalement différent de l'actuel. Après une brève description du site et de son contexte écologique, l'auteur présente la collection d'outils et sa signification chronologique. Il propose ensuite quelques hypothèses sur le mode de vie de ces chasseurs, leur cycle annuel, leur réseau d'acquisition des matériaux lithiques, ainsi que sur les implications possibles de la découverte de ces pointes à cannelure sur le peuplement du territoire québécois.

La disparition des Oumamiois et des Kichestigaux : une histoire cousue de fil blanc
José Mailhot

L'auteure reprend entièrement la question des Oumamiois et des Kichestigaux , deux groupes innus parmi d'autres dont l'historien Dawson (2001) a prétendu qu'ils étaient disparus du territoire de la Traite de Tadoussac avant le milieu du xviii e siècle. Adoptant une approche qui combine linguistique et histoire, elle réexamine les textes historiques après avoir établi que les deux gentilés d'origine innue référaient aux occupants de la rivière Sainte-Marguerite et de la rivière Moisie. Elle démontre que ces deux groupes ne sont pas du tout disparus mais qu'ils ont changé de nom au cours des siècles. Elle en conclut que leur disparition est une histoire inventée par l'historien à des fins idéologiques.

Les Amérindiens face à la justice coloniale française dans le gouvernement de Québec, 1663-1759.
II - Eau de vie, traite des fourrures, endettement, affaires civiles.

Denys Delâge et Étienne Gilbert

Cet article, qui traite de la présence d'Amérindiens devant les tribunaux du Gouvernement de Québec sous le Régime français, paraît en deux parties dans deux numéros successifs de Recherches amérindiennes au Québec . Dans une première partie publiée dans le numéro XXXIII(3), les auteurs ont présenté les acteurs amérindiens et le contexte historique, ainsi que les intentions françaises relatives au statut juridique des Amérindiens ; six procès relatifs à des crimes capitaux ont ensuite été analysés. La bibliographie relative aux deux parties de l'article est jointe à cette première partie. La deuxième partie, publiée dans ce numéro-ci, traite de la législation et des affaires judiciaires relatives à l'eau de vie, au commerce des fourrures, à l'endettement et à diverses affaires civiles.

Médaille commémorative ou « médaille de paix »: parure de traite ou gage d'alliance
Christian Roy

La mise au jour d'un cellier abandonné vers la fin du xix e siècle sur le site de la première maison du personnel de Fort-Témiscamingue, un poste de traite occupé dès la fin du Régime français, a livré une vaste quantité d'artefacts, dont une étonnante médaille commémorative à l'effigie de la reine Victoria. Au-delà de ses caractéristiques et de son contexte historique, qui rappellent la visite officielle de la jeune monarque britannique dans la cité de Londres, le 9 novembre 1837, la découverte de cette pièce sert ici de prétexte pour revoir le rôle et l'importance des « médailles de paix » dans les relations entre Amérindiens et Européens. À la lumière des données recueillies, les recherches entreprises semblent démontrer que la pièce découverte à Fort-Témiscamingue pourrait représenter une nouvelle « médaille de paix ». Cadeaux ou gages d'amitié, les médailles remises aux chefs amérindiens devenaient des objets de parure recherchés tout en acquérant une nouvelle signification.

Le couple Nature/Culture (encore!) : les femmes, l'Ours et le Serpent chez les Nahuas et les Mazatèques
Pierre Beaucage, Eckart Boege et Taller de Tradición Oral del CEPEC

L'opposition moderne Nature/Culture, que l'on a prise à tort pour un universel, n'a pas d'équivalent exact dans de nombreux systèmes de représentation du cosmos. À partir d'une analyse des catégories animales autochtones et de mythes nahuas et mazatèques, les auteurs démontrent, en premier lieu, que la nature y est vue comme participant, mais de façon inégale, au monde surnaturel : certaines plantes (comme le maïs) et certains animaux (monstres ou « animaux parfaits ») assurent cette continuité. En second lieu, concernant les rapports nécessaires et dangereux des humains avec ce monde naturel/surnaturel, ils sont bidirectionnels ; le comportement des humains influence celui des êtres de la nature, d'une part, et les forces de la nature contrôlent certaines actions humaines particulièrement importantes, d'autre part. Ces rapports sont ici représentés comme des rapports de couple, soit impossibles, quand la Nature est symbolisée comme force destructrice (Jean Ours), soit délicats mais stables, quand elle apparaît comme puissance de fécondité (le boa).

La marche politique chez les autochtones du Guerrero : de l'échange de saints à la contestation
Martin Hébert

Depuis quelques décennies, les autochtones du Mexique ont fait de la marche politique une stratégie politique extra-institutionnelle de choix. À partir de données ethnographiques recueillies dans l'État du Guerrero, le présent article montre des parallèles importants entre ces marches et les échanges de pèlerinages religieux intercommunautaires. Ces parallèles font de la marche politique une mobilisation dont l'enjeu se situe souvent au-delà du simple exercice de communication politique entre les acteurs autochtones et non autochtones. L'exemple tiré de la communauté tlapanèque de Barranca Tigre démontre que les débats ayant entouré l'organisation d'une marche vers la capitale de l'État en 2001 étaient doublement liés à l'imaginaire des pèlerinages religieux, d'une part parce que la mobilité traditionnelle religieuse a servi de canevas de base pour penser la marche politique et son potentiel instrumental et, d'autre part parce que, comme toute mobilisation pèlerine qui sort du cycle rituel établi, l'organisation d'une marche politique est l'occasion d'une évaluation du devenir d'une communauté par ses habitants.

Expérience amérindienne des parcs nationaux aux États-Unis : de la dépossession à la coopération interculturelle
Raphaëlle Rolland

Aujourd'hui, lorsque les touristes s'émerveillent devant la majesté des parcs nationaux américains, très peu réalisent que les nations se sont vu interdire le droit de résidence et d'usage de leur territoire ancestral. Pourtant, sur les trois cent soixante-sept unités du National Park Service (NPS), en éliminant les monuments de la Guerre civile ou les sites plus urbains, les quatre-vingt-cinq parcs restants se situent tous à proximité, au sein ou autour de différentes réserves amérindiennes. Cet article s'attache d'abord à resituer le contexte idéologique du double système, mis en place à la fin du xix e siècle, de sanctuaires de nature sauvage et de réserves amérindiennes. Il retrace ensuite les concessions récentes du NPS, confronté à la souveraineté tribale et à la revitalisation des traditions culturelles, dans lesquelles les environnements naturels reprennent tout leur fondement identitaire. La situation navajo est plus particulièrement développée : la réserve, entourée par vingt et un parcs, offre en effet un cas exemplaire de la complexité des relations entre NPS et Amérindiens.

Notes de recherche

En hommage à René Ribes. Le site archaïque de Sainte-Thècle
Norman Clermont

René Ribes (1920-1983) a été un pionnier de l'archéologie québécoise. Ses contributions comme prospecteur de site, comme expérimentateur, comme promoteur et comme organisateur en archéologie mauricienne, ont été notables. Cet article veut lui rendre hommage en présentant à la communauté une collection modeste mais suggestive qu'il avait ramassée à Sainte-Thècle il y a maintenant plus de vingt-cinq ans.

L'Amérindien dans la littérature descriptive canadienne-française, 1850-1900
Claude Gélinas

Si le traitement de la réalité amérindienne par les historiens canadiens-français du xix e siècle est aujourd'hui bien connu, il en va tout autrement en ce qui concerne le portrait des Amérindiens qui a pu être véhiculé dans la littérature plus large, produite par l'ensemble de la classe intellectuelle du Canada français de l'époque. En ce sens, on peut se demander si cette littérature était nécessairement porteuse des mêmes perceptions et représentations des Amérindiens que celle à proprement parler « historique ». En s'appuyant sur une analyse sommaire d'un corpus littéraire représentatif, cet article cherche à démontrer que la classe intellectuelle canadienne-française de la seconde moitié du xix e siècle, à l'instar des historiens mais par des voies parfois différentes, proposait une image bien précise des Amérindiens, mais une image qui découlait davantage de préoccupations identitaires et qui, somme toute, avait peu d'ancrage dans la réalité.


2003 (volume XXXIII) n° 3

Quand les autochtones expriment leur dépossession. Arts, lettres, théâtre...
Représenter la dépossession des Cherokees

Arnold Krupat

Dans son oeuvre magistrale, De la démocratie en Amérique, 1838-1839 , Alexis de Tocqueville, qui avait anticipé les effets de la loi sur l'exil des Indiens de 1830, laquelle donnait au président Andrew Jackson le droit « d'exproprier » les Indiens de l'Est vers des terres situées à l'ouest du Mississippi, écrivait ceci : « On ne saurait détruire les hommes en respectant mieux les lois de l'humanité ». L'année même de la parution du livre de Tocqueville, les Cherokees de l'Est ont dû quitter de force leurs foyers en Caroline du Nord et en Géorgie pour prendre le chemin de l'exil et se rendre en territoire indien, aujourd'hui l'Oklahoma. Ayant entrepris le voyage en pleine canicule et l'ayant poursuivi par les grands froids d'hiver, environ quatre mille membres de la nation cherokee ont péri sur les treize mille qui ont cheminé sur le sentier connu plus tard sous le nom de « Sentier où ils ont pleuré » ou « Sentier des larmes ». Cet article examine le travail de certains auteurs cherokees, Robert J. Conley, Glenn Twist, Wilma Mankiller et, en particulier, Diane Glancy qui cherchent à représenter la dépossession de leur peuple.

Jouer à l'Indien est une chose, être un Amérindien en est une autre
Guy Sioui Durand

Il y a certes une histoire visuelle de la dépossession des Amérindiens. Elle appartient à l'Autre : le conquérant, le missionnaire, l'anthropologue, le photographe, le cinéaste, le technobureaucrate. D'un côté, elle renforce l'image des Amérindiens confinés dans des réserves et folklorisés, et de l'autre, avec la bénédiction de l'État, elle contribue à la constitution de savoirs académiques, d'un patrimoine, d'une culture du spectacle et d'un récréotourisme exotique. L'auteur s'intéresse ici à la dynamique socio-artistique opposée, celle des résurgences par l'art, et il endosse les visions des Tom Hill, Georges E. Sioui et Gerald McMaster d'une autre histoire, amérindienne, de l'art amérindien. Il commente de manière sociologique critique certains jalons de ce parcours socio-artistique. Quoique remontant loin dans le passé, les pratiques, manifestations et circonstances socio-artistiques abordées ont affaire avec les enjeux actuels de l'art.

Avoir et être dans Slash et Whispering in Shadows , de Jeannette Armstrong
Simone Pellerin

En littérature, la voix des Amérindiens a souvent été étouffée par le poids des représentations allogènes. Les auteurs autochtones ont toujours réagi contre ces portraits des dénommés « Indiens », images élaborées par d'autres, diffusées à grande échelle, et vues par le prisme des concepts propres aux cultures dominantes. Dans deux de ses romans, publiés à quinze ans d'intervalle, Jeannette Armstrong (Okanagan, Colombie-Britannique) reprend cette tâche devenue traditionnelle d'écrire pour contrer les informations qu'elle estime erronées sur les autochtones d'Amérique. Elle adopte des modes de représentation de la « réalité » vécue qui s'adressent à la fois aux autochtones et aux autres. Il s'agit de s'opposer à la dépossession matérielle et culturelle par la mise en oeuvre d'une réappropriation de l'histoire, des coutumes et des valeurs autochtones. Ses deux oeuvres, très différentes sur le plan de l'intrigue et de la forme, sont pourtant profondément semblables en ce qu'elles expriment une volonté indomptable de rendre leur dignité aux autochtones spoliés et en grande partie déculturés.

Le voyage de Sonia Robertson : Un territoire pour une histoire
Jacqueline Bouchard

Cet article retrace le parcours de Sonia Robertson, une artiste multidisciplinaire innue dont la démarche, ici, sert à illustrer et alimente le débat autour des questions d'appropriation ou de dépossession culturelle. Cette autochtone, qui se définit d'abord comme une artiste, réalise des oeuvres qui manifestent la culture de ses ancêtres tout en utilisant une syntaxe propre à l'art actuel international. En suivant l'évolution de son travail, nous voyons apparaître et se préciser cet aspect transculturel de sa pratique où la thématique de l'arbre, notamment, tient une place importante. S'agit-il ici d'acculturation ou de réappropriation culturelles? Quel rôle déterminant et quelle valeur assigne-t-on ici aux référents culturels? Comment interpréter l'art de Sonia Robertson, et sa percée sur les scènes locale, nationale et internationale de l'art? Toutes ces interrogations mettent en évidence les nouveaux enjeux de l'art autochtone, que l'on ne peut plus réduire à des contextes discriminatoires. Au lieu d'un récit passéiste, l'auteure s'inspire de l'art même de Sonia Robertson pour proposer une parole structurante et thérapeutique, un récit de Soi ouvert sur un avenir déjà là et une histoire de l'art autochtone bien vivante, inscrite dans l'histoire de l'Art.

Kaion'ni, le wampum rompu : De la rupture de la chaîne d'alliance ou « le grand inconscient résineux »
Yves Sioui Durand

Cet article est une réflexion sur l'état actuel de la présence ou de l'absence des écrivains amérindiens et inuits au Québec à travers une mise en parallèle avec le contexte du Canada autochtone et plus largement du continent nord et sud-américain et de l'ailleurs fabuleux du monde. L'auteur présente cette réflexion de façon personnelle à travers sa propre expérience et son parcours d'artiste. Homme de théâtre et homme de paroles avant tout, il crée des spectacles où le texte est au service de la parole, de la voix. Culture orale oblige, le théâtre demeure toujours un artisanat, un archaïsme incontournable, une sorte de chamanisme qui tisse la rencontre et la confrontation nécessaire du je, du nous et du vous. Selon lui, il y a beaucoup de subterfuges et de mensonges qui consacrent la médiocrité de ce qui se fait pour et au nom des autochtones ou encore sur ceux-ci. En fait, n'y aurait-il pas une dépossession de la littérature, une mise à l'écart puisque certains privilégiés occupent tout le champ, tout le vacuum? Toute écriture, tout texte sont-ils littérature ?

Les différentes réceptions de l'art amérindien contemporain
Alice Cerdan

Cet article ne s'adresse pas aux spécialistes en art et encore moins à ceux de l'art contemporain amérindien puisqu'il postule que ces derniers ne sont que peu nombreux. Comme son titre l'annonce, ce sont les différents modes de réception qui sont abordés. Découpés en trois zones géographiques et linguistiques, une différenciation est faite entre le monde anglophone (sous-entendu principalement nord-américain, y compris le Québec anglophone), la France et le Québec francophone. Trois postulats sont discutés, se rapportant à ces trois zones, dans l'ordre : la ghettoïsation, la fascination et l'ignorance. Une tentative de définir l'art contemporain amérindien est faite d'entrée de jeu, mais c'est sur les stéréotypes rattachés au mot « indien » qu'un regard plus détaillé est posé. Le refus d'aborder le travail des artistes d'un point de vue plus théorique et analytique s'accorde avec ce qui découle des trois postulats : la situation de l'art contemporain amérindien ne lui permet pas d'être regardée conformément aux travaux des artistes car le monde (de l'art) occidental, lui, n'a pas encore dépassé un certain nombre de stéréotypes.

Du grenier à la forêt : le musée de l'immatériel
Sylvie Paré

L'auteure décrit une sorte de parcours littéraire en quatre lieux propices à l'émotion. L'exploration de ces derniers permis de découvrir les mécanismes cachés que sous-tend l'expression de la dépossession. Plus tard ou trop tard, en perpétuel décalage, la dépossession est perpétuellement une conséquence des grandes luttes historiques et c'est souvent sur le plan personnel que les effets en sont les plus dramatiques. On la ressent de génération en génération, elle refait toujours surface, peu importe le temps écoulé. La dépossession nous guette et, tel l'animal, nous sommes toujours aux aguets. Ce parcours non chronologique d'un fragment de sa vie a révélé à l'auteure l'importance d'être en relation au territoire et, par le fait même, aux dimensions matérielles et immatérielles qui le composent. En parcourant ces lieux que sont le grenier, le chalet, le musée de l'Immatériel, le lecteur prendra part à ce sentiment de perte et comprendra comment il peut s'atténuer par l'acte de re-création du patrimoine immatériel.

Les Amérindiens face à la justice coloniale française dans le gouvernement de Québec
1663-1759 I - Les crimes capitaux et leurs châtiments

Denys Delâge et Étienne Gilbert

Cet article, qui traite de la présence d'Amérindiens devant les tribunaux du Gouvernement de Québec sous le Régime français, paraîtra en deux parties dans deux numéros successifs de Recherches amérindiennes au Québec. Les auteurs présentent aujourd'hui les acteurs amérindiens et le contexte historique, ainsi que les intentions françaises relatives au statut juridique des Amérindiens. Six procès relatifs à des crimes capitaux sont ensuite analysés. La bibliographie relative aux deux parties de l'article est jointe à cette première partie. La deuxième partie traitera de la législation et des affaires judiciaires relatives à l'eau de vie, au commerce des fourrures, à l'endettement et à diverses affaires civiles.


2003 (volume XXXIII) n° 2

Les Abénaquis au Québec : des grands espaces aux luttes actuelles
La linguistique liturgique du père Aubery : aperçu ethnohistorique

Nicholas N. Smith et Alice Nash

Le père Joseph Aubery (1673-1756) a passé presque cinquante ans à la mission abénaquise de Saint-François-de-Sales, connue aujourd’hui sous le nom d’Odanak. Il a rédigé un important dictionnaire manuscrit de la langue abénaquise, de même que d’autres écrits relatifs à la religion catholique. Bien que ces manuscrits aient été rédigés dans un dialecte abénaquis qui était déjà en voie de disparition du vivant d’Aubery, ils ont néanmoins été largement utilisés durant près de deux siècles, et ce d’Odanak jusqu’à la communauté malécite de Woodstock au Nouveau-Brunswick. Forcément, cette situation, comme le montre le présent article, soulève des questions importantes sur le contexte socioculturel qui a entouré la production, la distribution et l’utilisation de ces écrits par les missionnaires et les populations wabanakises, et suggère une remise en question de l’utilité du terme « Abénaquis de l’Ouest » retenu par le Handbook of North American Indians (vol. 15) pour la période d’avant 1800.

Le chef abénaquis Nescambiouit et l’alliance franco-abénaquise
Sylvie Savoie

Le parcours du chef abénaquis Nescambiouit (vers 1660-1727) personnifie admirablement les hauts et les bas de l'alliance franco-abénaquise. Il participe activement à plusieurs expéditions de guerre effectuées depuis le Massachusetts jusqu'à Terre-Neuve, où il se joint aux troupes françaises afin d'expulser les Anglais. Par le traité d'Utrecht, qui met fin à cette guerre, la France cède le territoire de ses alliés abénaquis sans les consulter. Dans ce contexte, Nescambiouit s'installe à l'ouest du lac Michigan chez les Renards (Outagamis) qui résistent aux Français. Ses liens avec cette nation insoumise menacent l'alliance franco-abénaquise. Les autorités françaises craignent que les Abénaquis des missions d'Odanak et de Wôlinak suivent un chef respecté et que leur départ affaiblisse la défense de la colonie française. Pendant cette période, les archives coloniales abondent en témoignages confirmant la nécessité de conserver l'amitié et le support des Abénaquis, dont celui du chef Nescambiouit. Pour sa part, pendant cette période troublée, la nation abénaquise tente de se maintenir grâce à l'alliance avec les Français.

La Mauricie des Abénaquis au XIXe siècle
Claude Gélinas

À partir des archives de la Hudson’s Bay Company et des notes de terrains d’A. Irving Hallowell, cet article décrit les activités économiques des Abénaquis sur la rive nord du Saint-Laurent entre 1830 et 1900. Sur le plan historique, deux grandes périodes peuvent être distinguées : de 1830 à la 1870, la présence des Abénaquis au nord du fleuve aurait surtout été intrusive, dans la mesure où ces derniers empiétaient le plus souvent, sans permission, sur les territoires de chasse des Algonquins et des Atikamekw. Puis, à compter des années 1870, les Abénaquis auraient profité du départ des Algonquins pour implanter à leur compte, au nord du fleuve un système de territoires de chasse familiaux typiquement algonquiens, lequel s’est effondré avec le déclin de la chasse à compter du XXe siècle. Les rapports que les Abénaquis ont entretenus avec les Algonquins et les Atikamekw offrent aussi matière à réflexion sur l’utilisation opportuniste du système de droit occidental dans la gestion des conflits entre nations autochtones.

Crespieul, ancienne réserve abénaquise (1851-1911)
Jacques Frenette

La loi de 1851 mettait de côté 230 000 acres de terre à l’intention des Indiens du Bas-Canada. Le décret du 9 août 1853 en organisait la distribution. Les Abénaquis de Saint-François (Odanak) et de Bécancour (Wôlinak), de même que les Algonquins et les Têtes-de-Boule fréquentant aussi le bassin de la rivière Saint-Maurice, recevaient 16 000 acres de terre à La Tuque. Pour les Abénaquis, le site était éloigné des réserves de Saint-François et de Bécancour. Il était peu giboyeux et guère boisé ; il se prêtait mal à l’agriculture. Les Abénaquis de Saint-François le rejetèrent dès 1857. Ils auraient préféré une réserve près de la Matawin. Les Abénaquis de Bécancour, consultés pour la première fois sur le sujet en 1889, écartèrent aussi l’emplacement de La Tuque. Après bien des retournements, le département des Affaires indiennes faisait arpenter la réserve de Crespieul, en 1894, seulement à l’intention des Abénaquis de Saint-François et de Bécancour. La réserve était située encore plus au nord, à proximité du lac Saint-Jean. Finalement, le 30 juin 1911, les Abénaquis de Saint-François et de Bécancour qui avaient demandé au département des Affaires indiennes de considérer, selon le scénario le plus avantageux, la vente des droits de coupe de bois et/ou la vente de la réserve de Crespieul, virent ce même département céder le tout, droits de coupe et réserve, pour le prix de l’évaluation du bois.

La nation abénaquise et la question territoriale
Lucie Gill

Depuis 1995, les Abénaquis d’Odanak et de Wôlinak ont entrepris des revendications territoriales. À ce jour, quatre rapports ont été déposés au ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada. Cet article présente un bref historique entourant la création de chacune des communautés abénaquises, un rappel des événements qui ont mené au morcellement de leur patrimoine foncier ainsi qu’une mise à jour des développements concernant chacun des dossiers.

Théophile Panadis (1889-1966), un guide abénaquis
Alice Nash et Réjean Obomsawin

Parmi les gens d’Odanak Théophile Panadis était connu comme « le conteur », alors que pour les anthropologues A. Irving Hallowell et Gordon M. Day, qui ont travaillé à Odanak dans les années 1920 et 1950-1960 respectivement, il était un informateur de grande valeur. Panadis était aussi un mari et un père, un artiste et un membre actif de sa communauté qui voulait que les siens se souviennent de leur culture traditionnelle. Pendant longtemps, il a gagné sa vie en travaillant comme guide pour les chasseurs et pêcheurs sportifs non autochtones, en mettant à profit les habiletés qu’il avait acquises de son père et d’autres vieux parents. Cet article explore la vie et le savoir de Théophile Panadis à partir d’entrevues avec des gens d’Odanak et de documents d’archives. Guide à plusieurs égards, Panadis conduit quiconque veut bien le suivre sur un sentier bien documenté qui mène à la langue, l’histoire, la culture et la cosmologie des Abénaquis.

Note de recherche
La « piste Bécancour » : des campements abénaquis dans l'arrière-pays

Gwen Barry

Dans le sillon des études sur l’histoire sociale et la transhumance à l’échelle locale, cet article traite des campements saisonniers des Abénaquis dans le comté de Mégantic, situé dans le piémont des Appalaches, dans la portion nord-est et reculée des Cantons de l’Est. Effectivement, un chemin, qui correspondait à la rivière Bécancour, reliait sur une base saisonnière le comté au village abénaquis de Wôlinak. Cette « piste abénaquise » a été utilisée depuis au moins la fin du dix-huitième siècle jusqu’au mitan du dix-neuvième siècle. Les récits des premiers colons venus dans la région nous renseignent sur les rapports qu’ils entretenaient avec les Abénaquis et sur la situation de la communauté abénaquise de Wôlinak à cette époque. Ils révèlent également l’existence peu connue, et probablement antérieure au contact, d’un cimetière abénaquis dans le comté. Cet article s’attarde aussi à l’attribution tardive d’une réserve au petit lac Saint-François (1853-1882) et aux causes qui ont mené à sa cession. Outre les récits de colons, les sources utilisées comprennent les annales du comté, des entrevues et des données généalogiques sur les Abénaquis ainsi que des registres cadastraux et paroissiaux.

Note de recherche
Les Abénaquis de Bécancour (Wôlinak) et les terres d'Arthabaska (1829-1850)

Sylvie Savoie

En 1829, les Abénaquis de Wôlinak envoyaient aux autorités coloniales une pétition « demandant des terres au sud du fleuve ». Ils obtinrent la permission d'aller visiter et de choisir des terrains « où il leur plairait [...] pourvû que les terres n'eussent pas été promises à d'autres personnes ». Les Abénaquis, qui trouvent des terres satisfaisantes dans le canton d'Arthabaska, poursuivent leurs démarches afin de s'y installer. Leur requête, d'abord favorablement reçue, n'aura pas de suite dans cette région.


2003 (volume XXXIII) n° 1

La chasse au phoque, une activité multimillénaire
Phoques et morses dans la préhistoire du littoral du golfe du Maine
Arthur Spiess

Le témoignage archéologique de la pêche et de la chasse côtières des autochtones est principalement représenté dans les amas coquilliers où la conservation des os est excellente. À cause de l’affaissement et de l’érosion de la côte, ce témoignage ne couvre que les périodes de l’Archaïque récent et Céramique (ou Sylvicole), c’est-à-dire les derniers 5000 ans de la période préhistorique. Durant cette période, les autochtones ont exploité au moins quatre espèces de pinnipèdes : le Phoque commun, le Phoque gris, le Phoque du Groenland et le Morse. Cependant, les deux derniers ne venaient que rarement dans la région. Cet article traite d’abord de la nature de la conservation des os dans les sites côtiers et de la différenciation entre les espèces de pinnipèdes, pour passer ensuite en revue l’âge et l’identification culturelle des sites archéologiques qui ont fourni des os de phoque ou de morse. Les sites Turner Farm et Goddard (Maine) fournissent la plus grande partie des échantillons ostéologiques et permettent la reconstitution de la chasse saisonnière. Ils nous montrent que la chasse au phoque n’était pas une activité importante durant l’Archaïque récent, mais qu’elle s’est intensifiée rapidement, en certains endroits, pendant la période Céramique, pour devenir une importante activité annuelle juste avant le contact avec les Européens.

L’importance du phoque dans l’alimentation des populations sylvicoles de la région de Quoddy (Nouveau-Brunswick)
David W. Black

Les assemblages fauniques et d’autres données concernant la subsistance sur les sites archéologiques du Sylvicole dans la région de Quoddy, au Nouveau-Bruswick, indiquent que les populations autochtones pratiquaient un mode d’acquisition centré sur les ressources de la zone littorale mais incluant également les ressources des eaux côtières et les habitats terrestres et d’eau douce proches de la côte. La chasse de deux espèces de phoque, le phoque commun (Phoca vitulina) et le phoque gris (Halichoerus grypus), représente un volet important des différentes stratégies d’acquisitions. Les populations autochtones chassaient les phoques surtout dans la zone littorale, quand ceux-ci s’échouaient sur les crans rocheux pendant les saisons de mise-bas, de reproduction et de mue : printemps/été pour le phoque commun; janvier-mars et début du printemps pour le phoque gris. Les phoques étaient probablement exploités pour leur huile, leur viande et leur peau.
Les analyses d’isotopes stables de résidus carbonisés sur les tessons de céramique indiquent que de la viande de phoque était cuite dans des récipients de poterie. L’analyse d’isotopes stables sur des restes de chiens domestiques suggère que, dans les analyses fauniques des sites côtiers de la région de Quoddy, l’importance des ressources marines (tel le phoque) dans la diète des populations préhistoriques est sous-estimée. À partir des données rassemblées sur la zooarchéologie, le régime alimentaire et l’histoire culturelle, l’auteur fait l’hypothèse que, dans la région de Quoddy, l’exploitation des ressources maritimes, y compris celle des phoques, a culminé durant le Sylvicole moyen.

Préhistoire de la chasse au phoque dans le détroit de Belle-Isle
Jean-Yves Pintal

Cet article évalue la place spécifique occupée par la chasse au phoque dans les stratégies adaptatives des peuples amérindiens qui ont fréquenté le territoire de la Basse-Côte-Nord orientale, et plus spécifiquement la rive nord du détroit de Belle-Isle, avant l’arrivée des Européens. L’analyse des restes fauniques indique clairement que le phoque a de tout temps joué un rôle important dans l’alimentation des Amérindiens qui ont fréquenté cette région. Toutefois, un examen plus précis permet de faire ressortir certaines tendances chronologiques. En effet, les données suggèrent que l’exploitation du loup-marin est importante au cours de la période archaïque (8500-3500 ans AA), bien que cette chasse s’inscrive dans le contexte d’une exploitation généralisée des gros mammifères marins et terrestres. Par ailleurs, on note que l’exploitation du phoque s’intensifie durant le post-Archaïque (3500 à 400 ans AA), pour atteindre un sommet au cours de l’intervalle 1100-400 ap. J.-C. Parallèlement, les données relatives au mode d’établissement indiquent le développement d’une forme de semi-nomadisme, un développement qui semble avoir été rendu possible, entre autres, par la chasse au phoque.

Les phocidés du secteur de l'embouchure du Saguenay : modalités d'exploitation au Sylvicole supérieur
Michel Plourde et Christian Gates Saint-Pierre

Dans le secteur de l’embouchure du Saguenay, la grande majorité des restes fauniques trouvés sur des composantes archéologiques remontant au Sylvicole supérieur (1000-400 AA) ont été identifiés comme appartenant au phoque. L’exploitation de ce mammifère marin, qui remonterait à l’Archaïque ancien (8000 AA), aurait été pratiquée durant de courtes périodes, à l’occasion des pics d’abondance du phoque du Groenland dans la région. Il s’agirait d’une forme d’adaptation maritime à caractère saisonnier qui n’aurait pas nécessité de technologie spécialisée.

L’exploitation du loup-marin et son incidence sur l’occupation de la côte du fleuve Saint-Laurent par les Montagnais de la Traite de Tadoussac au XVIIIe siècle
Daniel Castonguay

Les sources du XVIIIe siècle contiennent de nombreuses informations touchant la chasse au loup-marin par les Montagnais. À l’époque, les Français soulignent l’importance de l’activité en distinguant, au sein de la population autochtone qui occupe le versant nord du Saint-Laurent, deux grands sous-groupes appelés respectivement « Sauvages du bord de la mer » et « Sauvages des terres ». Cette situation diffère de celle qui peut être reconstituée à partir des sources du XVIIe siècle, qui font peu référence à la chasse des mammifères marins par les Montagnais et n’associent aucune population spécifiquement au milieu marin. La confrontation des documents historiques indique que des changements importants se sont produits à la fin du XVIIe siècle ou au début du XVIIIe : le développement de l’exploitation commerciale du loup-marin et la diminution des orignaux amènent une partie des Montagnais à chasser le phoque plus intensivement et à prolonger leur occupation sur la frange côtière du fleuve Saint-Laurent.

La chasse au phoque par les Innus d’Ekuanitshit (Mingan) de 1900 à 1950
Robert Comtois

La chasse au phoque est une des principales occupations des chasseurs innus d’Ekuanitshit au retour de la chasse au castor au printemps. En 1903 et les années suivantes, alors que la chasse au castor est interdite, cette activité a probablement pris de l'importance en s’imposant au printemps après la chasse à l'outarde. Sur le plan des revenus réalisables pendant le séjour à la côte, elle a constitué une des deux options s'offrant aux Innus pendant la séquence où la pêche à la morue a connu un certain attrait pour les chasseurs. Par la suite, elle est devenue la seule activité d'importance à ce chapitre. Les prochaines possibilités de revenus de la communauté ne font leur apparition qu'au moment de l'établissement de la base militaire américaine à Longue-Pointe-de-Mingan en 1942. Pendant la plus grande partie de la période de 1900 à 1950, l'accomplissement de cette activité répond à des besoins essentiels de la communauté innue grâce aux principaux produits tirés du phoque, les peaux et l’huile, cette dernière étant essentielle à la confection des chaussures utilisées l’automne, lors de la montée à l’intérieur des terres, ainsi que l’hiver et le printemps lorsque la neige devient mouillée.

La chasse au loup-marin à Essipit et aux Escoumins
Paul Charest

La chasse au loup-marin – un vieux terme français pour phoque – est encore pratiquée aujourd’hui par des Innus de la petite réserve d’Essipit et leurs voisins allochtones des Escoumins. Les deux communautés sont en quelque sorte les héritières d’une longue tradition qui a été poursuivie à la période historique par des Amérindiens rattachés au poste de traite de Tadoussac ayant chassé au poste de Bon-Désir jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans la première moitié du XXe siècle, la façon de chasser le loup-marin du Groenland avait encore très peu changé : elle était pratiquée par une équipe de deux chasseurs utilisant un fusil et un harpon et se déplaçant en canot au milieu des glaces flottantes, en hiver et au printemps. La peau et l’huile tirée de la fonte du gras étaient commercialisées et la chair était consommée et même appréciée par la grande majorité des membres de la communauté. L’introduction de la chaloupe à moteur hors-bord au milieu des années 1960 a rendu la chasse plus productive en termes de captures, mais le boycott des produits du phoque aux États-Unis et dans les pays de l’Union européenne dans les années 1970 sous la pression des groupements écologistes antichasse a rendu cette activité économiquement très peu rentable, malgré le fait que les chasseurs d’Essipit font partie, avec ceux de la communauté euroquébécoise voisine, d’organisations (association de chasseurs, coopératives) ayant contribué à une meilleure structuration de leurs activités et à la mise en marché de produits plus diversifiés.

Note de recherche
La pétition montagnaise du 1er février 1843 :
chasse, pêche et agriculture à la Baie des Escoumins

Jacques Frenette

Lorsque la Hudson’s Bay Company signa un nouveau contrat de location du Domaine des Postes du Roi le 27 juin 1842, elle ne conserva de ses anciens droits monopolistiques que le contrôle du commerce avec les autochtones et des pêches au phoque. De son côté, la Couronne se réservait le droit de mettre en valeur le territoire du Domaine au profit des colons des régions voisines et des marchands de bois du Canada-Uni qui désiraient le voir ouvrir depuis plusieurs années. Devant l’invasion annoncée de leurs terres, les Montagnais ne tardèrent pas à réagir. Forts de l’appui d’hommes d’affaires, de politiciens et de missionnaires de la région, ils se mirent à envoyer des pétitions, le plus souvent au Gouverneur général, dans le but de sensibiliser les autorités à leur situation. Une dizaine de ces requêtes, s’échelonnant de 1844 à 1850, ont déjà été recensées, mais l’auteur en présente ici une nouvelle. À partir de la littérature régionale et de documents d’époque (i.e. récits d’exploration, recensements nominaux, registres ecclésiastiques, rapports et plans d’arpentage), il précise l’identité des signataires, leur lieu de résidence et le contenu de leurs demandes en regard des changements rapides qui devaient se produire.


2002 (volume XXXII) n° 1
La rencontre des cultures :

Amérindiens, Français et Britanniques

L’art de la guerre sous le Régime français : adaptation réciproque des Français et des Amérindiens
Martin Fournier

Cet article se fonde sur l’expérience de vie des acteurs historiques pour analyser deux aspects significatifs des relations franco-amérindiennes sous le Régime français. Les alliances et les échanges entre autochtones et Français ont provoqué des transformations des usages militaires chez les deux partenaires : les autochtones ont rapidement adopté les armes européennes, et les Français ont rapidement adopté les tactiques et les stratégies autochtones. Les faits sont bien documentés, et cet article décrit tout particulièrement le pourquoi et le comment des transformations qui sont survenues. Cette approche permet aussi de résoudre en partie les débats entourant ces deux questions : l’introduction des armes à feu a-t-elle bouleversé la géopolitique amérindienne dans la région du Nord-Est? Par ailleurs, les tactiques et les stratégies difficilement conciliables des combattants français, canadiens et autochtones ont-elles affaibli, sur le terrain, les forces armées françaises pendant la guerre de conquête? L’analyse des pratiques et des expériences guerrières de ces deux groupes de combattants indique que des avantages tangibles, attestés au quotidien dans leur vision du monde et dans leur mode de vie, représentaient tant pour les autochtones que pour les Français la principale incitation au changement et à l’adaptation dans le domaine militaire.

Archéologie d’une rencontre : Les univers dualistes français et amérindiens dans l’Amérique septentrionale des XVIIe et XVIIIe siècles
Marcel Moussette

L’adoption par les Amérindiens de l’est de l’Amérique du Nord de l’ornementation florale ou végétale à partir du style décoratif baroque ou rococo, et peut-être aussi du motif de la double courbe, constitue un phénomène d’une grande importance, puisqu’elle marque la rencontre de deux traditions, de deux univers mentaux : l’européen avec l’esprit baroque et l’autochtone avec une forme d’expression qui trouve sa voie dans une idéologie bipartite. Devant l’ampleur du phénomène, dont l’extension s’est poursuivie sur un territoire immense en dépit des divisions entre nations, de la côte Est jusqu’aux Rocheuses, l’auteur se demande si ce métissage de motifs ornementaux ne devrait pas être compris comme un renouvellement de la construction identitaire des Amérindiens à la suite de leurs contacts avec les Français, ou, en posant la question de façon plus générale : quelles seraient, dans les structures de l’univers mental des Amérindiens en contact avec l’univers baroque de la Nouvelle-France, les affinités profondes ou les conditions permettant l’expression de ce métissage?

Neutralité active des Iroquois durant la guerre de la Succession d’Autriche, 1744-1748
Jon Parmenter

Cet article s’intéresse aux différentes formes de neutralité que les peuples de la Confédération iroquoise du nord-est de l’Amérique du Nord ont adoptées durant la guerre de la Succession d’Autriche entre 1744 et 1748. À partir de sources françaises et anglaises, l’article tend à démontrer comment les Iroquois ont utilisé une diversité d’approches visant à protéger leurs intérêts supérieurs face à deux puissances européennes rivales. Une attention particulière est portée au soutien que les Iroquois domiciliés de Kahnawake et de Kanesatake ont apporté à la stratégie neutraliste de la Confédération pendant toute la durée du conflit. Les chefs des communautés domiciliées de la région de Montréal ont travaillé étroitement avec ceux des territoires traditionnels de la région de New York dans la conduite de pourparlers parallèles avec les autorités coloniales françaises et anglaises et dans l’échange de renseignements stratégiques entre les communautés. Ils ont été assistés dans ces activités par les commerçants et commerçantes de fourrures iroquois qui voyageaient régulièrement entre Montréal et Albany. Il en est résulté que l’ensemble des communautés iroquoises ont pu harmoniser leurs actions avec une grande précision et protéger ainsi leur statut neutraliste. En conclusion, l’article montre que l’adhésion continue des Iroquois à une politique de neutralité durant la guerre de la Succession d’Autriche a contribué à la fois à neutraliser les effets du conflit sur la scène nord-américaine et à préserver un certain niveau d’influence politique qu’ils n’auraient pu assurer par la force.

L'homme à chapeau, le Grand-Esprit et l’Anichenabé : Ojibwas et Jésuites au Canada-Ouest, 1843-1852
Sylvie Dussault

Peu de recherches se sont concentrées sur les missions jésuites après les XVIIe et XVIIIe siècles. Pourtant, au début des années 1840, les jésuites, dans la tradition de leurs prédécesseurs en Nouvelle-France, revinrent au Canada, spécialement au Canada-Ouest, afin de convertir au catholicisme les Ojibwas traditionalistes et protestants. À ce moment, certains groupes habitent déjà dans des réserves. À la lumière de ce que les Lettres des nouvelles missions du Canada, 1843-1852 ont dévoilé, une analyse est faite des arguments des Ojibwas traditionalistes contre le prosélytisme des jésuites et parallèlement, des motivations de quelques-uns d’entre eux à épouser la doctrine catholique.

Être catholique et devenir Indienne : S’ur Cecilia, une femme odawaise
Susan Sleeper-Smith

Cet article traite du problème de l’identité métisse au xixe siècle dans la région de l’Ouest des Grands Lacs, au sud de la frontière canadienne, à l’époque où les États-Unis établissaient leur souveraineté sur le territoire. Une élite métisse a émergé dans plusieurs communautés vivant de la traite des fourrures comme celle de Michillimackinac et a réussi à imposer des normes et des exclusions  sociales qui trouvaient écho chez les nouveaux arrivants américains. L’efficacité de l’ostracisme social ainsi réservé à ceux qui outrepassaient les normes comportementales rend difficile l’identification des Métis. Une analyse minutieuse de la famille Bailly révèle combien il était complexe d’être Métis en ces temps et lieux.

La justice coloniale britannique et les Amérindiens au Québec 1760-1820 : I ‘ En terres amérindiennes
Denys Delâge et Étienne Gilbert

Au Québec, entre 1760 et 1820, les tribunaux britanniques s'imposent graduellement face aux Amérindiens, mais pas complètement. L'analyse systématique des archives judiciaires révèle également que les institutions politiques et judiciaires amérindiennes demeurent fonctionnelles. Les autorités coloniales tentent d'imposer leur droit criminel, quitte à reconnaître l'équivalent d'un droit civil pour les Amérindiens. En territoire amérindien ou encore dans des causes de nature criminelle entre Amérindiens, les recours aux tribunaux britanniques sont tardifs et ils sont le fait d'acteurs sociaux davantage porteurs de la modernité que de la tradition, ce qui est source de tensions parmi les Amérindiens. Si les causes criminelles impliquant Amérindiens et « Blancs » sont portées devant les tribunaux coloniaux, elles sont aussi l'occasion de nombreux accommodements entre deux principes et deux modes de règlement des conflits : réparations ou punitions, responsabilité collective ou individuelle, dette ou culpabilité, bannissement ou peine de mort, mort par balle ou par pendaison. Cela confirme, pour le droit, les thèses de la constitutionnaliste Andrée Lajoie sur le pluralisme juridique et, pour l'histoire, celles de Jan Grabowski de même que les nôtres sur les Amérindiens et la justice sous le Régime français. Cet article est publié en deux parties. La première, qui apparaît dans le présent numéro, porte sur le recours à la justice coloniale britannique ou à la justice amérindienne des conseils des chefs de village pour des causes relatives à : 1) deux parties amérindiennes, 2) des territoires amérindiens, et 3) l'eau-de-vie (alcool). La seconde partie de l’article, qui sera publiée dans notre prochain numéro, traitera du recours à la justice coloniale britannique dans des causes relatives à des infractions en territoire colonial, que les Amérindiens soient demandeurs ou défendeurs.

L'autre main invisible : Deux rituels domestiques de prospérité chez les Tlapanèques du Guerrero, Mexique
Martin Hébert

Cet article offre un examen anthropologique de deux rituels de prospérité pratiqués par les Tlapanèques de la Montagne du Guerrero (Mexique). De ces deux rituels, décrits ici pour la première fois dans la littérature anthropologique, l'un est lié à la production du café, alors que l'autre vise à assurer de bons revenus monétaires. À partir de travaux ethnographiques réalisés dans la région entre 1998 et 2001, le contexte social, culturel et économique dans lequel s'inscrivent ces rituels sera d'abord discuté. Au cours des vingt dernières années, la vie économique des Tlapanèques a subi des transformations majeures caractérisées, entre autres, par le passage d'une agriculture de subsistance à une agriculture commerciale. Cette transformation non seulement a eu un impact important sur le cycle productif proprement dit, mais a aussi motivé l'adaptation de rites agraires aux nouvelles réalités économiques régionales. Cette discussion est suivie de la description et de l'analyse de la « construction symbolique » (Bloch) des deux rites domestiques de prospérité tlapanèques tels qu'ils étaient pratiqués lors de l'enquête de terrain. Outre une présentation du déroulement de ces rituels, l'article explore comment ces derniers sont perçus par les producteurs comme d'importantes ressources, essentielles à une intégration favorable au marché. Cette autre « main invisible », théoriquement capable de contrebalancer la « main » du marché généralement défavorable aux petits producteurs, devient donc un instrument privilégié, chez les Tlapanèques, pour gagner un certain contrôle subjectif sur les forces du marché.



2002 (volume XXXII) n° 2

Histoire récente des Amérindiens et des Inuits du Québec et du Labrador, 1900-1950

Odanak durant les années 1920’: un prisme reflétant l’histoire des Abénaquis
Alice Nash

Cette étude repose sur des manuscrits de l’anthropologue A. Irving Hallowell qui a fait du travail de terrain à Odanak durant les années 1920. Cette documentation comprend ses notes de terrain, un album-photo et un texte manuscrit portant sur les territoires de chasse des Abénaquis. Ce dernier document contient également de nombreuses annotations faites par le linguiste Gordon M. Day. L’information recueillie par Hallowell durant les années 1920 offre une nouvelle façon de raconter l’histoire d’Odanak. Vue à travers la lentille de la chasse et, plus tard, de l’industrie des paniers, plutôt qu’à travers les thèmes traditionnels de la guerre, des missions catholiques ou des relations entre Amérindiens et Européens, l’histoire d’Odanak devient celle des relations entre nations amérindiennes, de la constante renégociation des frontières et de la volonté de tirer le meilleur d’une situation difficile dans un monde colonial.

La création des réserves atikamekw (1895-1950), ou quand l’Indien était vraiment un Indien
Claude Gélinas

Avec le début de l’exploitation forestière et de la colonisation en Haute-Mauricie dans les années 1870, les Atikamekw ont senti le besoin de réclamer des réserves de manière à protéger des portions de territoires sur lesquelles ils pourraient continuer à chasser, à pêcher et à piéger. L’attribution de réserves aux Atikamekw a été un processus long et complexe qui a nécessité l’intervention des gouvernements fédéral et provincial, des missionnaires, des divers acteurs économiques implantés en Haute-Mauricie et des Atikamekw eux-mêmes. Or, tous ces intervenants avaient des opinions divergentes au sujet de la pertinence et de la fonction des réserves, ce qui a eu notamment pour effet de retarder la création des réserves, de telle sorte que les Atikamekw finirent par obtenir des territoires dont l'étendue n’avait plus aucune commune mesure avec leurs besoins. Cet article présente les principales étapes qui ont marqué la création des réserves atikamekw de même que les intérêts défendus par les divers intervenants dans le processus.

Les Innus de la Basse-Côte-Nord et la mission catholique de Musquaro (1800-1946) : contexte historique et tradition orale
Denis Gagnon

L'étude de l'impact du catholicisme chez les Innus de la Basse-Côte-Nord, entre Mingan et Saint-Augustin, est une problématique récente en sciences sociales. Marquées par l'importance de la prière, du chant et des pèlerinages, leurs pratiques religieuses montrent une adaptation particulière du catholicisme à leur idéologie religieuse traditionnelle. Située à l'embouchure de la rivière du même nom entre les villages de Natashquan et de La Romaine, la mission de Musquaro a été, de 1800 à 1946, le site des rassemblements d'été de Innus de la Basse-Côte-Nord. À partir de l'analyse de sources écrites et de seize entrevues réalisées avec des aînés des communautés innues de la Basse-Côte-Nord, cet article présente quelques éléments de la tradition catholique implantés à la mission de Musquaro en mettant l'accent sur les relations de pouvoir et les pratiques signifiantes.

L’histoire de l’est de la baie James au xxe siècle’: à la recherche d’une interprétation
Toby Morantz

Dans la présente étude, qui concerne particulièrement la période 1930-1970, l’auteure s’interroge sur la manière de juger ou d’interpréter l’époque où le gouvernement canadien a instauré des programmes socio-économiques qui ont directement affecté le bien-être économique et politique des Cris de l’est de la baie James. Dans cette vaste région, le développement industriel est venu plus tardivement que dans d’autres territoires autochtones du Nord et, ne disposant pas des formes de communication modernes (routes, téléphones, télévision), la plupart des Cris se trouvaient alors, dans une large mesure, isolés de l’influence directe du Sud. D’autant plus qu’à cette époque l’immigration et l’émigration étaient faibles. Néanmoins, comme le montre ce bref récit, il y a eu, vers la fin des années 1930, un souci de la part du gouvernement fédéral en vue d'assurer le repeuplement de la population de castors et, dans les années 1940, concernant les soins de santé, l’aide aux démunis, l’éducation et la direction politique des communautés. Selon l’auteur, ces initiatives doivent être perçues comme une forme de colonialisme bureaucratique. Toutefois, si ce modèle théorique s’avère plutôt évident à formuler, il en va tout autrement pour l’interprétation ou le jugement moral à poser sur les interventions du gouvernement à cet égard. Ont-elles été bénéfiques pour les Cris?

Rivalités franco-anglaises en Hudsonie (1904-1926), à l'origine de la structuration du territoire
Thibault Martin

Cet article étudie les raisons historiques qui ont conduit, en 1986, un tiers des Inuits de Kuujjuarapik (Nunavik-Québec) à déménager pour aller fonder, environ 160 km plus au nord, le nouveau village d’Umiujaq. Ce relogement est intervenu durant le projet hydroélectrique Grande-Baleine et a été financé dans le cadre des accords de la Convention de la Baie James et du Nord québécois. Toutefois, selon l'auteur, il semblerait que la scission contemporaine du village de Kuujjuarapik ne soit pas le seul fait du projet hydroélectrique. Au contraire, cette scission d’un groupe inuit du Nunavik (les Itivimiuts méridionaux) pourrait être en partie reliée aux politiques commerciales pratiquées, durant la première moitié du vingtième siècle, par les compagnies de traite. L'article montre ainsi comment le fourreur français Revillon Frères, pour détourner les Itivimiuts des comptoirs de son concurrent anglais, la Hudson's Bay Company, adopta une politique de clientélisme qui contribua à affaiblir les réseaux traditionnels d’alliance des groupes autochtones. La discussion proposée ici se base sur une analyse croisée entre documents historiographiques (récits de Victor Revillon) et informations collectées directement (entrevues semi-dirigées) auprès des résidants de Kuujjuarapik et d’Umiujaq.

Les onze « apôtres » du révérend E.J. Peck : Les premières conversions inuites de Little Whale River (1876-1885)
Frédéric Laugrand

L’auteur porte un regard ethnohistorique sur onze conversions d’Inuits décrites par un missionnaire de la Church Missionary Society, le révérend E.J. Peck. Alors que les traditions orales situent dans les années 1910-1920 les premières conversions de la côte orientale de la Baie d’Hudson, les archives de Peck montrent qu’elles eurent lieu un demi-siècle plus tôt, au cours des années 1870-1880, dans la région de Little Whale River. Jugées «’exemplaires’» par le missionnaire, ces trajectoires permettent de faire ressortir plusieurs aspects fondamentaux des premiers temps de l’évangélisation : rôle des agents de la traite des fourrures, prosélytisme des Inuits, poids et effets contradictoires des maladies, réception plurivoque des idées chrétiennes, malentendus, etc. Elles offrent une occasion privilégiée pour cerner, à travers la rhétorique du narrateur, les représentations du missionnaire attachées à un modèle strictement transformiste de la conversion. La complexité de ce processus tient pourtant à ce que les convertis privilégient des stratégies d’appropriation qui ne semblent jamais tout à fait complètes ni antinomiques avec le maintien de certaines pratiques ancestrales. Même pour ceux qu’il qualifie «’d’apôtres’» inuits, le missionnaire éprouve plus de mal à démontrer leur intégration des dogmes chrétiens qu’à affirmer leur progression dans l’apprentissage du syllabique et à déplorer un certain atavisme culturel. Saisir la conversion exige ainsi d’associer étroitement de la continuité à de la discontinuité.

Compatibilité apparente, incompatibilité réelle des versions autochtones et des versions occidentales de l'histoire : l'exemple innu
Sylvie Vincent

Il est de plus en plus souvent question de réserver davantage de place aux Autochtones dans la rédaction de l'histoire nationale et l'on parle même d'« intégrer » les traditions orales à l'histoire occidentale. L'article indique cependant que cette entreprise est irréalisable. Prenant l'exemple de l'arrivée des premiers Européens telle que racontée par les Innus de l'est du Québec, l'auteur indique que certaines passerelles peuvent être jetées d'une histoire à l'autre mais que, fondamentalement, nul pont n'est possible entre les histoires autochtones et les histoires occidentales. L'histoire, en effet, est construite à partir de la culture qui la produit, ce qui signifie que, d'une culture à l'autre, ceux qui la font utilisent des méthodes différentes pour appréhender la réalité d'autrefois, qu'ils ont leurs propres façons d'ordonner les événements, leurs propres référents culturels pour en parler et que, en créant leur histoire, ils poursuivent des buts différents. L'histoire ici est vue comme un espace où chaque société s'invente selon des codes qui lui sont propres. Si prendre connaissance de l'histoire de l'autre, telle que cet autre la relate, est une nécessité, tenter d'« intégrer » ou d'« harmoniser » des savoirs sans comprendre leur culture d'origine, c'est, comme le disent plusieurs auteurs, dont Morantz, Cruikshank et McClellan, risquer de faire de très sérieuses erreurs d'interprétation.

La justice coloniale britannique et les Amérindiens au Québec 1760-1820: II ‘ En territoire colonial
Denys Delâge et Étienne Gilbert

Au Québec, entre 1760 et 1820, les tribunaux britanniques s'imposent graduellement face aux Amérindiens, mais pas complètement. L'analyse systématique des archives judiciaires révèle également que les institutions politiques et judiciaires amérindiennes demeurent fonctionnelles. Les autorités coloniales tentent d'imposer leur droit criminel, quitte à reconnaître l'équivalent d'un droit civil pour les Amérindiens. En territoire amérindien ou encore dans des causes de nature criminelle entre Amérindiens, les recours aux tribunaux britanniques sont tardifs et ils sont le fait d'acteurs sociaux davantage porteurs de la modernité que de la tradition, ce qui est source de tensions parmi les Amérindiens. Si les causes criminelles impliquant Amérindiens et « Blancs » sont portées devant les tribunaux coloniaux, elles sont aussi l'occasion de nombreux accommodements entre deux principes et deux modes de règlement des conflits : réparations ou punitions, responsabilité collective ou individuelle, dette ou culpabilité, bannissement ou peine de mort, mort par balle ou par pendaison. Cela confirme, pour le droit, les thèses de la constitutionnaliste Andrée Lajoie sur le pluralisme juridique et, pour l'histoire, celles de Jan Grabowski de même que les nôtres sur les Amérindiens et la justice sous le Régime français. Cet article est publié en deux parties. La première, parue dans notre dernier numéro (vol. 32 n° 1), portait sur le recours à la justice coloniale britannique ou à la justice amérindienne des conseils des chefs de village. La seconde partie de l’article, qui apparaît dans le présent numéro, traite du recours à la justice coloniale britannique dans des causes relatives à des infractions en territoire colonial, que les Amérindiens soient demandeurs ou défendeurs.


2002 (volume XXXII) n° 3

Aux marges de l’œkoumène. La période paléoindienne dans le Nord-Est

Sous la direction de Pierre Dumais, Gilles Rousseau et Éric Chalifoux

Les assemblages archéologiques du Paléoindien dans le sud de l'Ontario
Christopher J. Ellis


Cet article présente un aperçu des développements survenus depuis 1985 dans l'étude des plus anciens occupants de l'Ontario. Contrairement aux recherches plus anciennes, les travaux récents ont mis l'emphase sur la fouille et l’analyse détaillée des données plutôt que sur l’exploration et le repérage de nouveaux sites. De plus, les chercheurs se sont montrés plus sélectifs dans le choix des sites à fouiller, en privilégiant les plus petits sites dans des contextes géographiques variés et les sites qui affichent aussi des contextes fonctionnels non déjà documentés tels que reflétés par les artefacts recueillis. Les chercheurs ont également tenté de développer des typologies servant à évaluer de façon plus précise les changements temporels et à documenter la variabilité des activités. Le grand nombre de sites maintenant connus et répertoriés commence également à permettre aux chercheurs d'explorer la signification de la variabilité entre les assemblages. Les principaux obstacles demeurent le manque de dates au radiocarbone et d’indices directs relatifs au contexte paléoenvironnemental et aux modes de subsistance des groupes du Paléoindien.

La séquence et l’adaptation paléoindiennes en Nouvelle-Angleterre et dans les Maritimes
Arthur Spiess et Paige Newby


Au cours de la dernière décennie, notre compréhension de la période paléoindienne de la région Nouvelle-Angleterre–Maritimes s’est améliorée grâce à la construction d’une séquence stylistique des pointes de projectile à cannelures, à une chronologie plus précise basée sur des dates au radiocarbone, ainsi qu’à la découverte et à la fouille de nouveaux sites. Nous avons aussi une meilleure idée de la chronologie et de la séquence stylistique des pointes jusqu’à la période paléoindienne récente. Les reconstitutions paléophytogéographiques obtenues par des analyses polliniques pour la fin du Pléistocène ont révélé que l’environnement avait beaucoup changé, mais que celui-ci avait été favorable au maintien de grands troupeaux de caribous. La chasse de ce cervidé pourrait être le dénominateur à partir duquel on pourrait expliquer une grande partie des comportements des Paléoindiens anciens. Cependant, en Nouvelle-Angleterre, les grands troupeaux de caribous ont disparu au début de la période paléoindienne récente.

De la nature des occupations paléoindiennes à l'embouchure de la rivière Chaudière
Jean-Yves Pintal


Cet article présente les données obtenues lors de travaux d’inventaire et de fouille effectués en 1996 et en 1998 sur trois sites préhistoriques localisés à l’embouchure de la rivière Chaudière. Ces données n’ont été que partiellement analysées, ce qui limite d’autant les interprétations possibles. Par ailleurs, les données disponibles ne reposent que sur des paramètres chronologiques relatifs et sur l’identification de rares traits typologiques distinctifs. Toutefois, considérés comme un tout, ces éléments nous amènent à envisager la présence d’occupations amérindiennes anciennes. L'auteur émet l'hypothèse que ces sites correspondent à de petits établissements amérindiens représentatifs des phases ultimes du Paléoindien ancien ainsi que des premières manifestations du Paléoindien récent.

De limon et de sable : une occupation paléoindienne du début de l’Holocène à Squatec (ClEe-9), au Témiscouata
Pierre Dumais et Gilles Rousseau


Deux saisons de fouilles sur le site de Squatec (ClEe-9) ont permis d’aborder l’étude d’occupations humaines successives du début de l’Holocène dans un paysage changeant du sud-est du Québec. Ce site paléoindien se trouve dans un espace stratégique d’un réseau très étendu de vallées reliant la baie de Fundy à l’estuaire du Saint-Laurent. Sa stratification complexe témoigne du fort dynamisme de l’environnement physique et hydrographique à cette époque, et d’événements naturels majeurs que l’on peut retracer jusque dans la haute vallée de la rivière Saint-Jean. D’importants dépôts sédimentaires ont scellé les dépôts archéologiques, ce qui a permis d’observer de nombreuses traces d’aménagement du lieu d’habitation, en plus de recueillir des échantillons fiables pour la datation au radiocarbone. Les auteurs ont réalisé un premier exercice de comparaison typologique avec des sites de l’Holocène ancien de la vallée du Saint-Laurent et de la région Nouvelle-Angleterre–Maritimes. Ce travail préliminaire révèle la singularité de l’assemblage lithique de Squatec et met en lumière une grande complexité de la période paléoindienne récente.

L’apport de la géomorphologie à l’archéologie des périodes paléoindienne et archaïque dans l’est du Québec : une géoarchéologie à (ré-)inventer ?
Bernard Hétu et James T. Gray


Cet article propose une réflexion sur le cadre paléogéographique des occupations paléoindienne et archaïque dans l’est du Québec. Compte tenu des nouvelles données disponibles concernant la chronologie de la déglaciation et le rétablissement des systèmes écologiques postglaciaires, il est peu probable que le territoire ait été propice à la colonisation avant 10 000 ans AA. Les premiers groupes paléoindiens de culture planoenne sont arrivés dans l’est du Québec entre 8 500 et 7 800 ans AA. Ils ont occupé un paysage de végétation ouverte dans un contexte climatique froid et sec, qui devait encore comporter des poches de pergélisol. Cette période est caractérisée par de bas niveau marin, de bas niveaux lacustres et des transformations radicales des fonds de vallée, lesquels ont connu plusieurs phases d’incision et de remblayage sous la double influence des variations du niveau de base et des changements climatiques. Cette morphogenèse a des implications importantes pour l’archéologie : plusieurs sites archéologiques paléoindiens et archaïques ont probablement été enfouis ou submergés, comme l’attestent les sites de Squatec (ClEe-9), de Sainte-Anne-des-Monts (DgDo-4) et de la baie des Belles Amours (EiBi-5). Il est maintenant plus que jamais nécessaire de compléter les prospections de surface par des inventaires stratigraphiques. Archéologues et géomorphologues devront œuvrer en étroite collaboration afin de mieux comprendre les transformations qui se sont opérées dans le paysage au cours de l’Holocène.

Les carrières du Paléoindien récent à La Martre et la géologie du chert du mélange de Cap-Chat
Adrian L. Burke


Trois carrières de chert exploitées durant la période paléoindienne récente ont été découvertes récemment dans la région de La Martre en Gaspésie. Ces carrières présentent un chert de bonne qualité qui se trouve dans l’unité géologique du mélange de Cap-Chat et qui s’étend le long du littoral nord de la péninsule gaspésienne. L’auteur décrit les qualités physico-chimiques et géologiques des variétés de cherts qui s'y trouvent et explique comment celles-ci sont reliées à la technologie lithique des sites paléoindiens récents qui y sont associés.


2001 (volume XXXI) n° 1
Enfants du jaguar et du colibri

Les autochtones contemporains de Mésoamérique

Fragmentation et recomposition des identités autochtones dans quatre communautés des régions caféicoles du Mexique
Pierre Beaucage

Cet article étudie les transformations économiques et écologiques consécutives au développement de la caféiculture chez quatre peuples autochtones du Mexique : les Nahuas de la Sierra Norte de Puebla, les Popolucas de Veracruz, les Tlapanèques du Guerrero et les Zapotèques de la Sierra Sur de Oaxaca. D'abord adoptée comme complément aux cultures vivrières traditionnelles comme le maïs et les haricots, la culture autochtone du café fut transformée lorsque le gouvernement mexicain, en 1974, lança un ambitieux programme de modernisation agricole, qui impliquait l'utilisation de variétés à haut rendement, d'engrais chimiques et de pesticides. Cette monoculture intensive heurtait les pratiques de travail traditionnelles et les rapports à l'environnement et fut diversement reçue dans les communautés, où elle coïncida avec le développement d'un important mouvement autochtone. Il y a une décennie, une autre série de bouleversements (désengagement de l'État, chute des prix) venait affecter les petits producteurs. La recherche comparée effectuée par une équipe d'ethnologues et de biologistes dans quatre régions autochtones productrices de café révèle leur forte différenciation actuelle, sur les plans écologique, socioéconomique et identitaire. Les différences observées semblent dues à la fois à la nature des rapports sociaux dans les communautés étudiées, à l'exposition différentielle des régions du golfe du Mexique et du versant du Pacifique aux politiques étatiques de modernisation, ainsi qu'à l'orientation des organisations qui regroupent les producteurs autochtones dans les diverses régions.

Échanges de pèlerinages, réseaux d'alliance et micropolitique d'un mouvement autochtone au Guerrero
Martin Hébert

En s'appuyant sur des données ethnographiques recueillies chez les Tlapanèques vivant dans la partie orientale de l'État du Guerrero (Mexique), le présent article examine l'amorce d'une mobilisation autochtone régionale qui croît dans cette région montagneuse et retirée du Mexique depuis 1995. Il étudie, entre autres, la manière dont des communautées ayant, jusqu'à une époque récente, présenté certaines caractéristiques attribuées au schéma corporatif et fermé défini par Wolf (1957) se sont unies à travers divers réseaux d'alliances pour former un mouvement capable de tenir tête aux divers paliers gouvernementaux mexicains. L'auteur soutient que ce processus de mobilisation, axé sur des intérêts sociaux, politiques et économiques communs à un ensemble de communautés autochtones traditionnellement isolées les unes des autres, est un processus qui doit être compris, non seulement en termes pratiques, mais également en termes symboliques. En utilisant des données ethnographiques amassées au cours de divers séjours dans la région, l'auteur tente de décrire et d'expliquer comment des réseaux de conflits et de coopérations traditionnels, et les représentations qui leur sont attachées, sont venus influencer la dynamique intercommunautaire et les luttes de pouvoir au sein même d'une organisation naissante. Cette exploration devient d'autant plus importante que le nouveau mouvement formé regroupe des communautés qui ont dû surmonter des antagonismes parfois séculaires pour accepter de s'engager dans un contexte de mobilisation régionale.

Droits des autochtones et droits de la personne au Mexique : de l'« indigénisme » d'État aux mouvements populaires
Kristin Norget

Cet article examine l'engagement d'un courant particulier de l'Église catholique appelé « théologie de la libération », auprès de groupes autochtones engagés dans une lutte pour leurs droits économiques et politiques et le respect de leur caractère culturel distinct. Dans l'État d'Oaxaca, plus particulièrement, un nouveau leadership autochtone catholique a mobilisé les membres des communautés pour créer un nouvel espace d'autonomie, sur les plans culturel et organisationnel; à partir de là, ils remettent en question les structures sociales et politiques qui les ont traditionnellement exclus. Dans ce processus le groupe incorpore des éléments ? idéalisés et essentialisés ? de la tradition, à la lumière desquels il réévalue sa pratique culturelle et démocratique, en même temps qu'il se reconstruit avec de nouveaux paramètres d'identité collective. La question des « droits de la personne » (derechos humanos) opère comme un discours de base avec lequel les représentants de l'Église organisent les communautés et mettent de l'avant la nécessité d'un changement social et politique. Il s'ensuit que la définition qu'on donne aux « droits de la personne » dans le contexte du mouvement autochtone, déborde largement la définion occidentale traditionnelle. Cet article veut présenter un aperçu des conditions sociales et économiques des autochtones dans l'État d'Oaxaca et au Mexique, et contribuer à la compréhension des luttes sociales contemporaines, en particulier du mouvement autochtone appuyé par l'Église.

Pouvoir, résistance et processus identitaire dans une région « autochtone » de la Sierra Sur
Carlos Antonio Martínez

La recherche ethnographique sur laquelle s’appuie cet article a été effectuée de février à juillet 1999 dans une région zapotèque de la Sierra Sur de Oaxaca dans la paroisse d’Atahualco. L’auteur étudie la question du destin des identités collectives locales dans le processus de mondialisation tel que décrit par Castillo et Nigh (1998) et Featherstone (1990), entre autres. À l’heure de la mondialisation un débat s’est engagé sur ce thème dans les sciences sociales, dont l’anthropologie. Il semblerait que, dans le «’nouveau’» contexte global, les cultures locales redéfinissent leurs identités et, ce faisant, s’approprient (en les juxtaposant ou en les mettant en contradiction) des éléments non traditionnels de l’extérieur, ce qui confère une apparence «’hybride » à ces identités collectives locales/régionales.

Que sont les Mayas devenus’? La construction de nouvelles identités au Yucatán
Marie-José Nadal

À partir de l’observation de deux régions du Yucatán, on s’aperçoit que la privatisation de l’économie rurale mexicaine provoque une multiplication de situations interculturelles dans lesquelles les Mayas appauvris doivent s’intégrer pour survivre à la crise de l'ejido. Cet article analyse les stratégies identitaires, différentes selon les genres, des paysans qui se consacrent à la production agricole et artisanale dans le cadre de l’économie sociale ou du secteur privé. De plus, l’étude des nouveaux débouchés dans les usines de sous-traitance ou dans l’industrie touristique permet de saisir la diversité des expressions identitaires élaborées par les Mayas.

À la recherche d'identités au Guatemala après la guerre civile : perspectives transnationales
Patricia Foxen

Cet article décrit l'expérience transnationale d'une communité maya k'ichée partagée entre un village des hautes terres d'El Quiché, Guatemala, et une grande ville industrielle de la Nouvelle-Angleterre. La plupart des membres de cette communauté ont été victimes de la violence brutale perpétrée pendant la guerre civile; certains en ont été les auteurs, surtout dans les sinistres « patrouilles d'autodéfense civile ». Dans les années 80, quelques-uns ont émigré au Nord, créant les bases de ce qui deviendrait un solide réseau transnational. En Nouvelle-Angleterre, la plupart des K'ichés se retrouvent sans documents ou avec des visas temporaires, et doivent vivre en marge de la société nord-américaine. Des auteurs affirment que parmi les personnes déplacées, la mémoire et les récits du passé redéfinissent le territoire et créent un sentiment de continuité avec la terre natale. Cependant, pour ceux qui ont non seulement vécu une violence ethnique extrême, mais se retrouvent cachés et sans voix dans la société-hôte, la peur, la honte et la culpabilité peuvent produire des sentiments de rupture profonde vis-à-vis de l'identité et de l'espace antérieurs. Cet article examine les manières avec lesquelles ces K'ichés transnationaux négocient des processus conflictuels de mémoire et transforment créativement le passé pour créer des identités viables et flexibles. L'auteure compare ce processus avec le discours formel et institutionnalisé sur l'identité maya qui se développe dans le contexte de l'après-guerre au Guatemala.

Les lois révolutionnaires des femmes au sein du zapatisme : du texte aux acteurs
Geneviève Saumier

La place importante que l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a accordée à la question des femmes a contribué à lui attirer la sympathie d’une partie de la population mexicaine et d’un public international. Parmi l’abondante documentation produite par l’EZLN, l’auteure situe les textes zapatistes des deux lois révolutionnaires des femmes’dans le contexte politique et socioculturel dans lequel elles ont vu le jour, pour ensuite les analyser. Élaborée en 1993, à la veille de l’insurrection, la première Loi révolutionnaire des femmes’vise à leur reconnaître les droits dont elles ont besoin pour participer à la révolution. Elle est issue d’une synthèse entre les intérêts des femmes autochtones zapatistes et ceux de l’organisation se préparant à la lutte armée. La Proposition d’extension de la Loi révolutionnaire des femmes zapatistes, écrite plus de deux ans et demi plus tard, paraît, quant à elle, correspondre plus directement à la voix des femmes autochtones du Chiapas. Elle révèle une certaine progression de la lutte des femmes au sein du zapatisme. Une lecture de ce deuxième texte suggère notamment la présence d’une conception particulariste et collective des droits puisant dans la tradition autochtone mésoaméricaine quant à la justice et l’ordre social. En dépit ? et peut-être en raison ? des contradictions existant entre cette conception et les préceptes de droits et libertés individuelles chers aux Occidentaux, l’auteure souligne l’intérêt pour la réflexion féministe de reconnaître la validité d’une autre recherche de solutions basée sur une vision interne de la situation spécifique de ces femmes.



2001 (volume XXXI) n° 2

Le temps des alliances

La Grande Paix de Montréal de 1701

Note de recherche
Les lieux de la Paix de 1701, et autres considérations sur les campements amérindiens à Montréal

Laurence Johnson

Durant le Régime français, il était fréquent de voir arriver à Montréal des groupes importants d’Amérindiens venant de la région des Grands Lacs, pour des rencontres diplomatiques ou commerciales avec les Français. La conférence de paix de 1701 est un exemple spectaculaire de ces visites annuelles. À partir de données archéologiques et ethnographiques, des textes d'époque et des données sur le cadastre, cet article traite des lieux physiques des cérémonies lors de cet événement. L’auteure examine également la question plus large des lieux de campement et de logement des Amérindiens au xviie siècle et au début du xviiie.

Les signatures amérindiennes : Essai d’interprétation des traités de paix de Montréal de 1700 et de 1701
Yann Guillaud, Denys Delâge et Mathieu d'Avignon

Cet article fait le point sur les difficultés auxquelles est confrontée une analyse des symboles utilisés comme signatures par les Amérindiens lors des traités avec les Européens, par exemple’: trouver les documents d’archives originaux pour s’assurer de l’exactitude des symboles apposés, identifier chaque signataire et le groupe qu’il représente, établir ce que représente le pictogramme. Les traités de paix de Montréal de 1700 et de 1701 entre la Ligue des Cinq Nations iroquoises, d’une part, et la Nouvelle-France et ses alliés amérindiens, d’autre part, sont utilisés pour étudier ces symboles de manière systématique. L’intérêt de recourir à ces deux traités réside dans le fait que les signataires présents aux deux conférences de paix sont les mêmes et que le traité de 1701 a rassemblé un grand nombre de nations de la région des Grands Lacs’: Iroquois, Hurons, Outaouais, Illinois, Miamis, Abénaquis, Algonquins, Castor, Cris, Ojibwas, Potéouatamis, Renards, Sakis, Sioux’ Afin de tenter d’identifier les signataires et le nombre de signatures et de comprendre leur nature (symboles faisant référence à la nation, au clan, à l’individu ou à un lieu donné), plusieurs traits de la diplomatie franco-amérindienne sont abordés’: importance du protocole, ordre de prise de parole et de signature, distinction entre orateurs et signataires. Ce domaine de recherche ethnographique est encore très largement en friche, en comparaison de l’art rupestre, et plusieurs pistes restent encore à étudier pour mieux comprendre la nature des pictogrammes utilisés par les Amérindiens lors de la signature d’ententes dans l'est de l'Amérique du Nord.

Les origines de la Fédération des Sept Feux
Denys Delâge et Jean-Pierre Sawaya

La Fédération des Sept Feux a été l’organisation politique des Amérindiens domiciliés de la vallée du Saint-Laurent, dans la province de Québec, depuis 1760, année de sa création, jusqu’à environ 1860. Sous le leadership des Iroquois du Sault, maintenant Kahnawake, qui en était la capitale, cette fédération regroupait également les autres Iroquois de la région de Montréal, c’est-à-dire ceux de Saint-Régis ou Akwesasne et de Deux-Montagnes désigné également sous les toponymes de Oka  ou Kanesatake, de même que les Nipissingues et les Algonquins de ce dernier village, les Algonquins de Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières, les Abénaquis de Saint-François ou Odanak et ceux, tout proches, de Wolinak, et enfin les Hurons de Lorette ou Wendake. Les Iroquois de La Présentation ou Oswegatchie n’en ont pas été membres au-delà de 1763. Cette organisation n’a jamais fait partie du réseau d’alliance franco-amérindien. Elle fut crée par les Britanniques après la Conquête du Canada, et sa création s’inscrit dans le prolongement des efforts diplomatiques de rapprochement depuis le début du xviiie siècle et de la conclusion de traités (1735, 1742, 1753) entre les Britanniques et les Amérindiens domiciliés, les Iroquois de Kahnawake tout particulièrement. L’émergence de cette fédération et la primauté de Kahnawake répondent à la volonté  de contrôler et de gérer les Amérindiens qualifiés alors de «’sujets et alliés’» dans le cadre de la politique britannique de «l’indirect rule’» qui consistait à élever une nation au-dessus des autres pour l’associer au pouvoir colonial et lui confier un rôle d’intermédiaire entre la Couronne et les autres nations. Par-delà l’étude des origines d’une organisation politique autochtone, cet article traite des modèles coloniaux de la France et de la Grande-Bretagne, de même que, plus généralement, de ce qui caractérise les colonisés, le pouvoir colonial et  plus généralement le colonialisme.

Vivre comme frères : Le rôle du registre fraternel dans les premières alliances franco-amérindiennes au Canada (vers 1580-1650)
Peter Cook
Dans la première moitié du xviie siècle, l’alliance regroupant Montagnais, Algonquins, Hurons et Français est caractérisée par l’emploi de tropes fraternels qui, en l’absence d’un vocabulaire et d’institutions politiques communes, offrent aux Français et aux Amérindiens un moyen de traduire leurs attentes et revendications respectives lors des pourparlers interculturels. La convergence est cependant limitée, puisque la logique de la fraternité diffère d’un système culturel à l’autre. La rhétorique missionnaire a recours aux mêmes métaphores de parenté pour traduire l’idéal de la solidarité religieuse et politique des croyants. La dispersion des communautés huronnes et algonquines au milieu du siècle marque le déclin du rôle central de la métaphore du frère dans la diplomatie franco-amérindienne, en dépit des tentatives iroquoises de l’adapter au projet de former «’un seul peuple’» avec les Français. Désormais, les Français sont les pères de leurs alliés amérindiens en Amérique du Nord.

« Des esprits à soi » : Les chefs dans l’alliance franco-amérindienne du Pays d’En Haut  (1660-1715)
Gilles Havard

Les « ambassadeurs » amérindiens du Pays d’En Haut avec qui s’entretiennent régulièrement les officiers de la Nouvelle-France sont à la fois des leaders dans leur nation et des intermédiaires entre les deux sociétés. Les Français, qui voient dans ces chefs des relais de la Pax Gallica, souscrivent conjointement, à travers l’institutionnalisation des présents et des festins, à la logique politique louisquatorzienne ? la magnificence et la corruption comme instruments de domination ? et à celle de la chefferie amérindienne ? la libéralité comme attribut du pouvoir. Le dialogue des autorités coloniales avec les chefs amérindiens est d’essence diplomatique, mais il s’inscrit aussi dans un processus d’inféodation, qu’illustre la position centrale des Français dans l’alliance.

Des Iroquois aux Tupinambas et retour, ou réflexions sur la guerre amérindienne
Emmanuel Désveaux

La question de la guerre domine de nouveau les travaux les plus récents sur les Iroquois. À leur suite, le présent article interroge le phénomène mais en refusant l'idée de sa singularité absolue. L'auteur s'efforce au contraire de l'inscrire dans la perspective d'un comparatisme, à l'échelle de l'Amérique, se situant dans le sillage des Mythologiques de C. Lévi-Strauss et fondé sur la notion de transformation. Partant du constat d'une série de ressemblances profondes entre les rites et les pratiques guerrières des Tupinambas et ceux des Iroquois, il met au jour une structure commune du fait guerrier qui repose sur le couple que forment le captif et son vainqueur et montre le rôle déterminant que jouent dans un cas l'affinité et dans l'autre ce qu'il appelle la « maternalité ». L'exercice comparatiste entrepris à propos des fondements sociologiques de la guerre présente d'autres avantages heuristiques, tendant en particulier à une meilleure intelligence de l'anthropophagie sud-américaine versus la torture nord-américaine.

La Ligue des Iroquois: Une « paix » d’espace, de temps et de parenté
Adriano Santiemma

Cet article analyse quelques éléments de la culture traditionnelle iroquoienne que l'Occident, depuis le premier contact jusqu'à nos jours, a utilisés pour construire des stéréotypes (négatifs et positifs) selon un processus d'assimilation de la diversité culturelle. Ces stéréotypes ont servi à renforcer l'identité culturelle de ceux qui observaient la culture iroquoienne. Quelques stéréotypes liés à la « Ligue »  sont étudiés plus en détail afin de montrer l'écart qui sépare les analyses classiques (Lafitau, Cusick, Morgan, Hale, Clastres’) de la vision cosmologique des Iroquois. L'auteur met l'accent sur la complexité de la vision iroquoise et le fossé qui sépare celle-ci d’études existantes fondées sur le plaquage de cadres idéologiques occidentaux. L’article propose une nouvelle analyse des mythes fondateurs de la Ligue, afin de démontrer que deux systèmes de parenté (matri- et patrilinéaire) ont fortement influencé l'organisation sociale, politique et territoriale de la Ligue. Pour les Iroquois traditionnels, la Ligue était une entité cohérente possédant plusieurs dimensions que la culture occidentale considère comme des catégories distinctes de la réalité. La Ligue s’accordait aux phénomènes cosmologiques à tel point qu'elle constituait un instrument précis pour mesurer le temps solaire et lunaire.



2001 (volume XXXI) n° 3

Mondialisation et stratégies politiques autochtones

Mondialisation et redéploiement des pratiques politiques autochtones’: esquisses théoriques
Irène Bellier et Dominique Legros

Dans les cadres nationaux qui les englobent, au Québec, au Canada et ailleurs, les peuples autochtones ont jusqu’à présent été considérés comme des mineurs politiques. La mondialisation autoriserait-elle la formation d’un nouvel espace politique dans lequel les Amérindiens retrouveraient une voix et des moyens d’action’? L’émergence de jeunes responsables autochtones éduqués à l’occidentale et maintenant rompus aux échanges internationaux permettra-t-elle de transformer durablement les conditions de vie des sociétés concernées’? Le dossier présenté dans ce numéro explore quelques situations dont l’exemplarité est définie par le fait de traiter des enjeux emblématiques de la lutte des peuples amérindiens pour la reconnaissance de leurs droits politiques et culturels’: le rapport au territoire, la gestion du patrimoine et de l’environnement, l’éducation bilingue, la construction d’un espace politique. Ces questions posent le problème qu’ont les Amérindiens pour se faire reconnaître non seulement comme des citoyens mais aussi comme des peuples de plein droit, porteurs de cultures distinctes dans un monde où leurs stratégies de survie économique et culturelle côtoient celles de groupes ayant une tout autre histoire. Les articles réunis ici évoquent les conséquences de l’internationalisation de la question amérindienne et les difficultés pour les organisations autochtones de gérer les contradictions inhérentes à la formulation d’un projet politique dans les situations de déstructuration sociale, économique et culturelle qui vont de pair avec la remise en cause du cadre national. Ils nous montrent également comment les Amérindiens sont susceptibles de penser des «’espaces de sens’» qui dépassent les limites de leurs propres territoires, par la conscience anticipée qu’ils ont des menaces pesant sur le devenir des hommes dans un cadre qui serait régulé seulement par le visage néo-libéral de la mondialisation économique.

Les peuples autochtones ont le droit de s’autodéterminer’
Entretien avec Kenneth Deer, représentant à l'ONU de la nation mohawk de Kahnawake

Dominique Legros et Pierre Trudel

Après des années de militantisme, en 1987, Kenneth Deer, alors un jeune conseiller scolaire mohawk de Kahnawake, près de Montréal, se convainc qu’il faut, pour être efficace, porter la cause des peuples amérindiens devant les instances internationales. Il se rend à Genève pour y représenter sa nation, d’une part auprès de l’Organisation internationale du travail quant à la Convention 169 relative aux droits des peuples autochtones, et par ailleurs auprès du Groupe de travail des Nations unies sur les populations autochtones. Depuis cette date, il a continué d’assumer cette dernière fonction, année après année. Dans cet entretien, il relate comment cette participation aux travaux de l’ONU a élargi ses intérêts aux peuples autochtones du monde entier. En même temps il explique avec force pourquoi aucun d’entre eux ne pourrait se satisfaire d’un simple droit à l’autonomie politique à l’intérieur des États où chacun s’est retrouvé emprisonné au cours de la période coloniale. Pour Kenneth Deer, tous les peuples autochtones ont un droit inhérent à l’autodétermination. Il révèle également combien reste réel le racisme de la plupart des sociétés dominantes, y compris le Canada, vis-à-vis des peuples autochtones qu’elles croient avoir intégrés.

Nous sommes là pour parler d’égal à égal. Entretien avec Alexis Tiouka, coordonnateur de la Fédération des organisations amérindiennes de Guyane de 1996 à 2001
Irène Bellier et Gérard Collomb

En 1995, la Fédération des organisations amérindiennes de Guyane (FOAG) a pris place sur la scène internationale en occupant un espace que les Nations unies accordent à Genève aux peuples autochtones. Jusqu’alors les revendications des peuples autochtones de Guyane (Arawaks, Émérillons, Kali’nas, Palikurs, Wayanas, Wayãpis) n’avaient guère été reçues par la France, et la FOAG entendait ainsi peser sur l’État à travers la référence au droit international. Alexis Tiouka, qui fut coordonnateur délégué de la FOAG chargé de la question du droit autochtone, rapporte ici son expérience au sein du Groupe de travail sur les populations autochtones des Nations unies, ainsi que du Groupe de travail pour la création d’une instance permanente sur les questions des peuples autochtones et du Groupe de travail intersessions sur le projet de déclaration des droits des peuples autochtones.

La construction de nouveaux espaces politiques inuits à l’heure de la mondialisation
Françoise Morin

La mondialisation, qui se traduit par l’intensification des relations sociales planétaires (Giddens), a suscité de nombreux débats. Certains analystes interprètent ces échanges, produits par l’interpénétration croissante des sociétés, en termes de métissage ou de multiculturalisme; d’autres posent le problème de l’uniformisation culturelle et étudient les nouveaux cosmopolitismes. Mais qu’en est-il des peuples autochtones’? S’ils ne peuvent échapper aux effets de l’uniformisation culturelle, ils sont surtout préoccupés par la dégradation de leur environnement qui résulte de la mondialisation des circuits économiques. Pour défendre leurs droits territoriaux et culturels et proposer des voies de développement durable, ils ont inventé des stratégies politiques leur permettant de développer de nouvelles relations avec les États-nation qui les englobent. Afin d’illustrer cette nouvelle façon autochtone de penser le politique et de le gérer, l’auteure, dans une perspective d’anthropologie politique, a choisi deux cas de figure. Le premier est celui des Inuits du Nunavut (Arctique central canadien) qui ont réussi à signer en 1992 avec l’État fédéral une entente reconnaissant leurs droits fonciers et leur autonomie gouvernementale et qui gèrent depuis 1999 un nouveau territoire. Le second est celui de la Conférence inuit circumpolaire (CIC) qui, depuis 1980, rassemble, au-delà des frontières nationales, les Inuits de quatre États (Russie, USA, Canada, Danemark). Avec le Nunavut, on assiste à la création d’un territoire inuit et d’une nouvelle entité politique dans le Grand Nord canadien. Pour la première fois, les revendications territoriales et politiques font partie d’un même processus de négociation avec le gouvernement fédéral. Avec la CIC, deux processus sont à l’’uvre’: l’invention d’une ethnicité, celle de «’peuple inuit’», et la construction d’un’«’espace de sens’» transnational qui permet l’invention d’un territoire imaginaire qui va de la Chukotka au Groenland. Loin de s’apparenter aux «’ethnoscapes’» d’Arjun Appadurai, l’identité transnationale des Inuits est un outil politique qui permet aux leaders de la CIC d’agir sur la scène internationale pour faire face aux enjeux de la globalisation.

De l’Indien à l’indigène : l’internationalisation des luttes amérindiennes en Guyane et les enjeux de l’autochtonie
Gérard Collomb

Le mouvement politique amérindien en Guyane française s’est constitué dans les années quatre-vingt chez les Kali’nas (Caribes), sur la base d’une revendication relative aux droits territoriaux et à la reconnaissance des cultures et des langues amérindiennes. Cette revendication était adressée à l’État, reproduisant une relation qui s’était établie tout au long de l’histoire coloniale entre la France et les peuples autochtones. Depuis une dizaine d’années, les Amérindiens de Guyane (Arawaks, Émérillons, Kali’nas, Palikurs, Wayanas, Wayãpis) ont développé d’autres stratégies politiques, en portant leur discours dans l’espace transnational des instances politiques autochtones de l’ensemble amazonien (COICA), et des groupes de travail pilotés par des ONG ou par les Nations unies à Genève.
L’article s’appuie sur un matériau ethnographique pour proposer une analyse anthropologique de ce repositionnement. L’ouverture internationale du mouvement amérindien en Guyane a reconfiguré les discours et les argumentaires et créé de nouvelles solidarités transversales. Mais elle a surtout légitimé la notion de «’peuple autochtone’», désormais centrale dans l’expression politique de peuples qui devaient dans un passé récent se penser plutôt comme des «’minorités’» dans l’ensemble national. Les enjeux du politique amérindien en Guyane se dessinent désormais autour de cette notion qui investit, en la contredisant, la définition en cours d’un «’imaginaire national’» commun aux différentes populations de ce pays, propre à soutenir demain une autonomie ou une indépendance, définition que tente de légitimer la composante créole ? dominante politiquement ? de la population guyanaise.

Associations amérindiennes et développement durable en Amazonie brésilienne
Bruce Albert

Depuis la fin des années 1980 plus de deux cents associations amérindiennes se sont constituées en Amazonie brésilienne. Cet article propose un panorama de ce mouvement, une analyse de sa dynamique et un bilan de ses enjeux en matière de préservation de l’environnement. Il s’attache d’abord brièvement aux conditions politiques et économiques qui ont rendu possible le surgissement de ce réseau associatif, puis à son mode d’opération au sein de l’espace institutionnel, local et global, de l’aide au développement durable. Il évalue enfin l’importance géographique et écologique des terres amérindiennes en Amazonie brésilienne ainsi que l’intérêt et les défis d’une gestion durable de leurs ressources naturelles par des projets associatifs amérindiens, cela dans la perspective d’un modèle de développement «’socio-environnemental’» non prédateur de la région.

Le multiculturalisme à l’école : entre mythe et utopie
Christian Gros

Partant de mythes amérindiens qui soulignent l’importance de l’écriture et de l’école, cet article s’interroge sur la reconnaissance constitutionnelle d’un droit à des écoles bilingues et biculturelles destinées aux populations autochtones de l’Amérique latine. Pour des pays qui se voulaient jusque-là culturellement métis, cette reconnaissance intervient dans un contexte néolibéral où la mondialisation et la montée des revendications ethniques posent aux États et aux gouvernements la nécessité de mettre en place de nouvelles stratégies destinées à renouveler leur légitimité et à assurer leur gouvernance. Ce faisant, elle établit une rupture symbolique avec un projet national qui faisait de l’école de la république le creuset où devait se construire une citoyenneté dégagée de toutes affiliations communautaires. Or, si pour les organisations autochtones engagées dans un processus de construction et de politisation d’une identité ethnique, l’école bilingue et biculturelle fait bien partie de ces droits collectifs récemment conquis dont on réclame la mise en ‘uvre, il peut en aller différemment pour des populations amérindiennes qui cherchent avant tout dans l’école l’acquisition de nouveaux savoirs et les moyens d’une intégration. Ce qui pose la question plus générale de savoir comment introduire le multiculturalisme à l’école pour des pays qui prétendent désormais assumer leur qualité de nations pluriethniques et multiculturelles. Pour éviter la construction de ghettos culturels ne faudrait-il pas repenser l’école pour tous et en faire le lieu d’un multiculturalisme partagé’? La discussion porte sur des pays qui, comme la Colombie, l’Équateur ou la Bolivie, semblent s’être engagés assez loin dans la mise en ‘uvre d’écoles bilingues et biculturelles et sur d’autres qui, comme le Mexique, ont jusqu’à présent été peu enclins à aller au-delà d’une affirmation rhétorique du multiculturalisme.

Les nouveaux défis des Cris de la Baie James à l’heure de la globalisation : Penser le politique au-delà du projet néo-libéral
Jean Rousseau

Cet article examine l’impact de la globalisation du politique sur les luttes menées par les Cris de la Baie James depuis les années 1970. L’accélération de la globalisation au cours des dernières décennies a permis aux Cris de la Baie James de devenir des acteurs actifs sur la scène mondiale. Cependant, telle qu’elle se dessine actuellement, la globalisation du politique les confronte à des obstacles majeurs qui les marginalisent. Deux de ces obstacles sont discutés dans cet article. L’un de ceux-ci découle du très haut niveau de ressources organisationnelles et politiques que les acteurs non-étatiques doivent acquérir pour accéder à l’espace politique global. L’autre obstacle est l’hégémonie du globalisme dont les grandes orientations sont largement influencées par le néolibéralisme. Le globalisme s’avère particulièrement menaçant puisqu’il contredit à plusieurs égards les revendications du mouvement des peuples autochtones. Alors que les Cris ont pu jusqu’à maintenant contourner le premier obstacle, ils demeurent toujours confrontés au second obstacle. Il s’avère néanmoins essentiel qu’ils proposent une alternative au globalisme qui impliquerait une globalisation progressiste, plurielle et démocratique.

La rencontre de l'éthique bourgeoise et de l'éthique autochtone : Modernité, postmodernité et amérindianité
Denys Delâge et Jean-Philippe Warren

Cet article entend poser l'hypothèse d'une rencontre des deux mondes qui soit, outre celle des armes et des cultures, celle de l'éthique. Est-il possible de penser les conflits et les dialogues entre les peuples amérindiens et les peuples européens à partir d'une conception éthique différente de la morale? S'appuyant sur l'intuition de l'‘uvre de Weber, l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, il s'agit de procéder à une lecture sociologique de l'arrière-fond d'idées morales qui oriente l'appropriation du sens de l'amérindianité par les Européens et de l'européanité par les autochtones. Explorant brièvement le sens des termes « travail » et « culpabilité » chez les uns et les autres, les auteurs tentent de dégager le rapport instauré par la modernité avec les peuples sédentaires ou chasseurs-cueilleurs de l'Amérique du Nord au moment des premières colonisations. Dans une première partie, seront ainsi opposés la culpabilité de l'éthique réformiste et la dette de l'éthique autochtone, ainsi que le « beruf » de l'éthique bourgeoise et la conception du « travail » proposée par l'éthique autochtone. Dans une seconde partie, ces deux « oppositions » seront reprises afin de démontrer leur persistance, malgré certaines reformulations radicales, dans la société postmoderne. Dans la première partie comme dans la seconde, il sera question d'analyser le processus par lequel se construit une certaine image de la réalité coloniale de la part des Amérindiens, image renforcée par toutes sortes d'incompréhensions mutuelles. En cours de lecture, il sera possible de comprendre avec plus de clarté la logique éthique autant que politique, sociale ou militaire grâce à laquelle se referme sur les Amérindiens le piège du colonialisme. Ce vaste parcours permettra aussi de mieux comprendre les défis présents auxquels sont confrontés les peuples autochtones.


2000 (volume XXX) n° 1
Spiritualité et identité. Dislocation, interaction et recomposition

Penser hors de soi. Miroirs identitaires en Mésoamérique
Jacques Galinier

Le texte met en évidence la façon dont, en Mésoamérique, certaines théories indigènes conçoivent les processus de pensée comme un flux anonyme, circulant de manière continue dans le monde, et dont les individus ne sont que les capteurs fugitifs. Les théories indigènes de l’activité psychique sont ancrées dans une vision énergétique de la « chose sexuelle », expliquant les interactions entre les humains et une nature pensante représentée - dans le cas otomi ici développé - par des « balises anthropomorphes », les ídolos chamaniques en papier découpé, bien connus aujourd’hui sur le marché touristique international. Toutefois, le dispositif cognitif qui rend compte de la présence de ces artefacts s’inscrit dans une tradition à soubassement préhispanique, centrée sur l'idée de sacrifice, tradition complexe et très difficilement accessible mais encore bien vivante, que les « métissages » et « syncrétismes » de tous ordres n’ont pas fait disparaître.

Le rituel de l'offrande à San Marcos dans une communauté tlapanèque du Guerrero
Martin Hébert

Cet article décrit le rituel de San Marcos tel qu'il est pratiqué chez les Tlapanèques (Me'phaa) de l'État mexicain du Guerrero dans la nuit du 24 au 25 avril de chaque année. Au cours de ce rituel, les habitants de chacune des communautés de la région érigent un autel dans la montagne et y célèbrent des sacrifices en l'honneur du saint afin que ce dernier envoie bientôt les pluies et veille sur les habitants de la terre. Dans le déroulement de cette célébration aux origines préhispaniques très marquées, on peut voir émerger plusieurs éléments de la vision du monde des Tlapanèques dont, entre autres, la distinction qu'ils opèrent entre les êtres incapables de connaître le dieu célébré et ceux qui peuvent le connaître. Cette distinction, enchâssée dans le rituel lui-même, nous aide à comprendre comment les Tlapanèques envisagent l'action collective lorsque celle-ci consiste à demander un bien indivisible à un être surnaturel.

La casta, fête de la puberté des Apaches jicarillas
Veronica Velarde Tiller

L'auteure de cet article, historienne apache, analyse « de l'intérieur » la fête de la puberté des Jicarillas (casta) et son renouveau actuel au sein de son peuple. Elle fait une présentation historique des épreuves traversées par les Apaches au cours des cent dernières années et fait valoir que tout ce qui constituait les fondements et les valeurs de la société apache fut démantelé au nom du christianisme et de politiques assimilationnistes. Enfin, elle analyse la mise en scène de la casta dans une perspective féminine, en mettant l'accent sur la philosophie qui la sous-tend plutôt que sur le détail des rituels. Elle présente la casta comme un rite de passage important qui célèbre le rôle de la femme dans la société jicarilla, et comme une manifestation significative de la préservation de la culture jicarilla et du renouveau des traditions indiennes aux États-Unis.

Sitting Bull et la religion de l'homme blanc
Colin Taylor

Cet article donne un aperçu détaillé de la vie et de l'époque d'un très grand patriote autochtone. L'auteur apporte un soin particulier aux documents historiques et linguistiques qui ont été passés sous silence par les chercheurs du passé. Il examine entre autres les différentes références au véritable nom (lakota) de Sitting Bull, dont les traductions en anglais n'ont jamais pu exprimer les nuances. L'auteur s'attarde également sur les parallèles qu'il décèle entre les religions des Indiens des Plaines et celles des missionnaires qui s'acharnaient à les convertir.

Le cercle sans fin. Naissance et renaissance dans le système de croyances lakota
William K. Powers

Dans cet article,William K. Powers analyse les concepts de naissance, de vie, de mort et de renaissance parmi les Lakotas. Il souligne l'influence de la religion sur l'identité tribale et insiste sur la continuité plutôt que sur le changement. Selon l'auteur l'idée du cercle joue un rôle important dans la structuration des rituels et des croyances lakotas. La vie est perçue comme un voyage circulaire, les différents stades du développement humain étant marqués par les directions cardinales, le symbolisme des couleurs, le déroulement des saisons. Le cercle de la vie, sous forme d'un cercle sans fin, définit l'identité métaphysique des Lakotas. Leurs sept rites sacrés sont fondés sur le symbolisme du cercle. La vie et la mort sont perçues comme des événements qui s'inscrivent sur le cercle éternel. L'idée du cercle est analysée à deux niveaux, horizontal et vertical. Selon l'auteur, « tandis que le plan horizontal est une représentation du caractère mortel des êtres humains, le plan vertical a trait à l'immortalité ».

Cérémonies, prières et médias : perspectives autochtones
Jean-Guy Goulet

Cet article est à la recherche des raisons qui expliquent la ferme résistance des autochtones nord-américains dit « traditionalistes » à la présence des médias et à l'enregistrement par des moyens électroniques de leurs cérémonies traditionnelles et de leurs prières. Trois raisons expliquent en partie cette résistance. Premièrement le refus d’offrir l’héritage autochtone à une consommation touristique ou médiatique. Deuxièmement le refus de s’assimiler à la culture dominante : refuser la présence des médias c’est aussi par le fait même afficher son identité d’autochtone traditionaliste, par opposition à ceux et celles, autochtones ou non, qui ne la partagent pas. Troisièmement le refus de privilégier la perspective de l’observateur par rapport à celle du participant pleinement engagé dans la cérémonie. L’auteur appuie ses réponses sur une analyse de cas de situations rencontrées parmi les Cris, les Lakotas, les Dènès et d'autres autochtones.

Identité, politique et spiritualité : Entretiens avec quelques leaders ojibwas du nord du lac Huron
François Boudreau

Dans la région des Grands Lacs où le contact entre Amérindiens et Eurocanadiens est fort ancien, la culture et la religion traditionnelles des Ojibwas se sont depuis longtemps déstructurées. Néanmoins, on constate actuellement chez les Ojibwas contemporains une volonté de ré-instituer une culture autochtone distincte. Cette recomposition et cette forme de renaissance se font à partir d'éléments culturels hétérogènes. Pour comprendre comment s'opère cette recomposition, l'auteur a interrogé vingt et un leaders ojibwas du Conseil tribal de la rive nord du lac Huron et de deux institutions anishnaabe d'enseignement supérieur de Sudbury. À partir de ces entretiens, il met en évidence les conceptions identitaires de ces leaders et le sens que ceux-ci donnent à certains concepts autochtones pour aboutir à une critique de la démocratie représentative de type occidental. Poursuivant son questionnement sur le rapport que ces Ojibwas établissent entre eux-mêmes et le reste de la nature, l'auteur montre que, pour certains leaders, il s'agit de conférer à leur projet d'autonomie politique la dimension spirituelle qu'avait la culture de leurs ancêtres. Par là même, ils refusent la modernité occidentale du politique, modernité qu'ils trouvent anormale sinon amorale et anti-démocratique.

Archéologie, politique et révisionnisme : une « première nation » européenne en Amérique?
Patrick Plumet

Deux découvertes, celle de l’Homme de Kennewick aux États-Unis et celle d’un micronucléus de type paléoarctique en Islande, ainsi que le recyclage d’une vieille théorie sur une origine paléolithique européenne d’un premier peuplement de l’Amérique sont examinés. L’article essaye de comprendre la démarche des chercheurs et le contexte sociopolitique dans lequel sont présentées, discutées et exploitées idéologiquement ces nouvelles données et leurs premières interprétations. Quelques réflexions sont proposées au sujet de l’exploitation extra-scientifique et idéologique qui se développe à partir de ces « scoops » officieux de la préhistoire.



2000 (volume XXX) n° 2

Sujets divers. Tzeltals (Chiapas), Groupes du Pays d'En Haut, Attikamekw (Haute-Mauricie), Tutchones (Yukon), Innus et Inuits (Labrador) et Dorsétiens (Baie d'Hudson).

Histoire, symbolisme et modes de résistance chez les Tzeltals de la Selva Lacandona (Chiapas), 1940-1994
Martin Hébert

À travers un examen de la conjoncture qui a mené à la colonisation de la Selva Lacandona (Chiapas) par des autochtones tzeltals à partir des années quarante, cet article tente de retracer l'origine de certains des éléments symboliques qui sont intervenus dans le processus de mobilisation sociopolitique ayant débouché sur le soulèvement zapatiste de janvier 1994. L'un de ces éléments est constitué par le découpage en trois périodes que font les Tzeltals eux-mêmes de l'histoire de leur communauté : l'exode, la déception et la mobilisation sociopolitique. Ce découpage, par ailleurs, s'est trouvé fortement influencé par les enseignements de la théologie de la libération de telle sorte que la mobilisation sociopolitique visant à résoudre les injustices sociales qui sont perpétrées contre les Tzeltals doit nécessairement se comprendre à travers un symbolisme composite dont les diverses constituantes se sont développées en synergie et où des figures comme le « patron » se sont vues remplacées par le « gouvernement » au moment même où des formes traditionnelles de résistance étaient remplacées par un mode de revendication plus organisé.

Postes français et villages indiens : un aspect de l’organisation de l’espace colonial français dans le Pays d’En Haut (1660-1715)
Gilles Havard

Dans le Pays d'En Haut (région des Grands Lacs), l'espace colonial ne se structure pas sous l'effet d'une dynamique de peuplement mais, d'une part, à travers le rôle central et polarisateur joué par la ville de Montréal, qui sert de trait d'union avec le Pays d'En Bas (la vallée du Saint-Laurent), et de l'autre, localement, par le biais de l'interaction entre les postes de traite et les villages indiens. Cette connexion (poste/village), véritable support de la présence coloniale française en Amérique du Nord, constituait l'indice de l'incorporation ? partielle ? du Pays d'En Haut au sein de l'empire français.

Commerce des fourrures et société autochtone en Haute-Mauricie à la fin du xviiie siècle
Claude Gélinas

La correspondance échangée entre Frederick Haldimand et Louis-Joseph Godefroy de Tonnancour, à la fin des années 1770, constitue jusqu'à présent la plus abondante source d'information sur l'histoire et sur les occupants de la Haute-Mauricie à cette époque. Elle livre des données sur le commerce des fourrures, sur l'identité des commerçants et sur la rentabilité de leurs opérations. De plus, elle offre un aperçu de l'organisation sociale et des comportements économiques des autochtones des Hauts mauriciens. Le commerce des fourrures en Haute-Mauricie était peu lucratif puisque les autochtones de l'endroit préféraient se rendre à la Baie James ou dans les King's Posts pour se procurer l'essentiel de leurs articles de traite. Ces derniers commerçaient avec les marchands de la Haute-Mauricie uniquement dans le but de se procurer une gamme limitée d'articles de traite qu'ils jugeaient de meilleure qualité que ceux offerts ailleurs.

Vendetta et cérémonie de la paix chez les Athapascans tutchones (Yukon) : Pour une critique du lien nature et violence fait par saint Augustin, Hobbes et Lévi-Strauss
Dominique Legros

Dans un premier temps, cet article montre que la théorie de l'alliance (augustinienne et lévi-straussienne) relève de la problématique hobbesienne de l'ordre. Il révèle combien cette problématique est ancienne dans la pensée occidentale et en quoi l'opposition qu'elle fait entre nature/guerre d'une part et culture/paix d'autre part est une théorie locale et non pas universelle ou même rationnelle.  Dans les sections 2 et 3, l'auteur avance deux thèses centrales sur la base de données ethnographiques provenant des Athapascans tutchones septentrionaux. Tout d'abord, il n'existe pas de causes de guerre qui soient universelles. Toute guerre est fondée sur des prétextes culturellement définis et liés à des structures particulières. Ce qui est odieux ici peut être anodin là-bas. C'est pourquoi on doit avancer que la violence est toujours partie intégrante de la culture comme les erreurs grammaticales n'existent que par la présence de grammaires et de langues données. Grâce à l'analyse de la conception de la violence (section 2) et du rituel de paix (section 3) tutchones, on constate qu'un cycle paix/violence comprend toujours en fait un troisième temps qui en fait un cycle ternaire paix/violence/paix et qu'il est donc plutôt un rapport d'affirmation et de réaffirmation solennelle des termes des structures d'ordre ? en quelque sorte le tic-tac d'un mouvement d'horloge. Qu'il en soit ainsi dans nos sociétés est plus difficile à percevoir car nous n'avons pas assez de distance sur notre propre monde. Néanmoins, en prenant l'évolution de la notion de viol sexuel l'article permet de montrer que nos violences ne sont pas d'une nature moins culturelle que celles des Tutchones, et que le viol ? et le procès qui le suivait ? n'était que le tic ou le tac du tic-tac d'une vieille horloge et une réaffirmation des termes de la structure alors acceptable des rapports hommes/femmes et, entre autres, des types de comportements qui dans cette structure étaient interdits aux femmes et qui, « provoquant le crime », l'« excusaient éventuellement ».

Après la capture des phoques et des caribous : Une reformulation des modèles d'adaptation dans le Subarctique oriental
Marianne P. Stopp

La viande gelée, «’la viande putride’», les ‘ufs pulvérisés et les caches d'entreposage constituaient chez les peuples autochtones de la période historique du Subarctique oriental des moyens réels et éprouvés pour assurer leur subsistance. L'auteure de cet article développe l'idée que les données ethnohistoriques peuvent servir de points de comparaison valables dans l'étude des besoins des groupes préhistoriques en matière de transformation et d'entreposage de la nourriture. Les modèles d'adaptation actuels sont construits et définis en fonction de l’acquisition des ressources; cependant, la transformation et l'entreposage de la nourriture sont des facteurs tout aussi cruciaux dans la survie en milieu subarctique et ils devraient être davantage pris en considération dans les discussions sur l’adaptation.

Le site IcGm-5, une occupation dorsétienne sur la côte est de la baie d’Hudson
Claude Pinard

Les diverses recherches archéologiques dans l’Arctique de l’Est ont révélé le manque de données sur les sites comportant uniquement des structures de tente, l’emphase des travaux ayant reposé plutôt sur les sites avec des structures semi-souterraines. Les données récoltées sur IcGm-5 en 1995 nous ont fourni un peu d'information sur une occupation dorsétienne non hivernale de la côte est de la baie d’Hudson. Une comparaison avec quelques sites de l’Arctique de l’Est au chapitre des structures de tentes et d'une partie du matériel lithique nous permet de dater l'occupation du site à la période dorsétienne moyenne.



2000 (volume XXX) n° 3

Les Hurons de Wendake

Le territoire de chasse des Hurons de Lorette
Jocelyn Tehatarongnantase Paul

Le mode de vie des Hurons de Lorette témoigne de la capacité qu’avaient les groupes amérindiens du Nord-Est à s’adapter à un environnement changeant. Ces Amérindiens, issus de la famille iroquoienne et qui avaient un mode de vie d’horticulteur typique de cette région au moment du contact, se sont tournés vers celui de chasseurs au tournant du xviiie siècle. Cet article s’intéresse aux limites du territoire de chasse fréquenté par cette nation ainsi qu’à son mode d’occupation et ce plus particulièrement pour la période du xixe siècle. Délimité par la rivière Saint-Maurice à l’ouest et la région de Charlevoix à l’est, ce territoire allait, au nord, jusqu’à la limite des eaux et au sud jusqu’à la rivière Saint-Jean. L'article met en évidence une certaine variation en ce qui a trait à la limite est dans le secteur de Charlevoix et à la forte présence huronne sur la rive sud du Saint-Laurent. L’auteur souligne la grande mobilité de certains chasseurs qui, loin de se limiter à leur zone familiale, parcouraient l’ensemble du territoire de leur nation, et il démontre que les zones occupées par certaines familles avaient tendance à bouger au fil des générations.
Après avoir souligné les limites de l’analyse faite par Frank G. Speck en 1927 dans un article intitulé Huron Hunting Territories in Quebec, c'est en confrontant diverses sources historiques et en tenant compte de données démographiques que l’auteur remet en question la notion de territoires de chasse familiaux exclusifs chez les Hurons de Lorette. En s’inspirant d’auteurs tels que Tanner et Morantz, il conclut que les groupes de chasseurs hurons avaient adopté un comportement adaptatif en se déplaçant sur l’ensemble du territoire de leur nation. Bref, les Hurons n’avaient pas de territoires de chasse familiaux à proprement parler mais plutôt un système de zones de chasse très flexible au sein duquel des individus et des groupes de chasse masculins pouvaient circuler de façon relativement flexible au fil des décennies et des générations.

Les règles d’alliance et l’occupation huronne du territoire
Jean Tanguay

Le présent article porte sur l’occupation territoriale huronne dans une perspective ‘ internationale ‘ : celle des ententes entre nations alliées pour la fréquentation et l’utilisation du territoire laurentien. L’auteur vérifie plus précisément si les règles d’alliance furent déterminantes dans la façon dont les Hurons réfugiés à Québec en 1650 ont pu accéder à de nouveaux territoires pour leurs activités de subsistance. Cette étude se distingue ainsi de la plupart des recherches publiées jusqu’à présent sur la territorialité amérindienne, notamment celles de Frank G. Speck, qui, au début du xxe siècle, portaient sur les modes d’utilisation et de partage du territoire à l’intérieur de certaines bandes autochtones du Québec. L’étude de ces ententes et de la logique qui les sous-tend mène notamment à une nouvelle compréhension du mode d’accès et de partage des territoires de chasse chez les nations domiciliées de la vallée du Saint-Laurent entre les XXVIIe et XIXe siècles. Elle démontre également à quel point ces nations sont parvenues à préserver une certaine autonomie politique et juridique qui leur aurait permis de se répartir ou de mettre en commun une très grande portion du territoire, et ce, en dépit des prétentions territoriales des pouvoirs coloniaux français et anglais.

La tradition de commerce chez les Hurons de Lorette-Wendake
Denys Delâge

L'histoire du commerce des Hurons de Lorette-Wendake, à proximité de la ville de Québec, durant la période de 1650 à 1950, illustre un processus d'appropriation de la modernité en même temps que la force de résistance et d'inventivité d'une petite communauté, sur le plan culturel. Les Hurons, autrefois agriculteurs, se sont vite ajustés aux réalités nouvelles en faisant de la chasse leur activité principale, à laquelle se sont aussitôt greffées l'artisanat et la vente de leurs produits. Les Hurons ont su tirer parti de leur différence et de la proximité de la ville : c'est toute leur culture qu'ils ont mise en ‘uvre dans l'interaction avec l'Autre (visites diplomatiques et touristiques dès les débuts du xviiie siècle qui théâtralisaient une dialectique du même et de l'autrui). Les Hurons sont maintenant comme les Eurocanadiens en ce qui a trait aux phénotypes ? de la religion, de la langue et de l’architecture ?, mais ils sont différents dans leur conscience de soi, leurs métiers, leur statut politique et leur histoire. Les Hurons font de tout cela leur entreprise pour vivre de manière relativement prospère et pour signer le monde moderne à leur manière. Les premiers entrepreneurs émergent à Lorette vers 1830-1840, ce qui place ces Hurons à l'avant-garde des Indiens du Canada depuis un siècle et demi; avant-garde également dans les progrès de l'éducation et pour l'accès aux institutions politiques. Au-delà de l'histoire des Hurons et de leur commerce, cet article, écrit à partir du dépouillement d'archives, traite de l'identité et de la modernité.

Les Hurons et la Conquête’: un nouvel éclairage sur le ‘‘traité Murray’’
Alain Beaulieu

Jusqu’à maintenant, on possédait peu d’informations sur le rôle des Hurons dans les derniers moments de la guerre de Sept Ans. On ne trouvait à leur sujet que de brèves allusions dans la documentation française de l'époque. La découverte récente d’un document de 1828, qui rapporte des éléments de la tradition orale des Hurons sur cette période troublée, comble en partie cette lacune. Ces éléments de la tradition orale des Hurons, transmis par le chef Petit Étienne, alors âgé de 91 ans, nous permettent de suivre un peu mieux l’histoire des Hurons de Lorette pour la période qui va de la défaite des Français sur les Plaines d’Abraham (septembre 1759) à la capitulation de Montréal (septembre 1760).
Une fois replacé dans le contexte plus large des démarches diplomatiques des Britanniques pour obtenir la neutralité des Amérindiens domiciliés de la vallée du Saint-Laurent, le témoignage du chef Petit Étienne jette un éclairage intéressant sur les choix faits par les Hurons dans les derniers mois de la guerre de Sept Ans. Ce document montre notamment que les Hurons avaient conservé pendant plusieurs décennies le souvenir de leur rencontre avec le général James Murray, une rencontre qui s’inscrit dans le prolongement direct du traité d’Oswegatchie (30 août 1760), ce qui témoigne bien de l’importance qu’elle avait à leurs yeux. Mais le récit de Petit Étienne vient aussi appuyer la position de ceux qui considèrent que le document du 5 septembre 1760, que Murray fit remettre aux Hurons, ne peut pas être considéré comme un traité et qu’il constitue essentiellement un sauf-conduit qui devait faciliter le retour des Hurons vers leur village, abandonné l’automne précédent.

Les Indiens et le système judiciaire criminel de la province de Québec : les politiques de l’administration sous le Régime britannique
Helen Stone

Cet article résulte d’une étude effectuée en 1996-1997 et relève à la fois des disciplines historique, juridique et sociologique. Le texte porte sur l’administration de la justice criminelle au Québec en rapport avec les Amérindiens domiciliés de la province, et contient également des données concernant les Indiens hors Québec résidant dans les territoires dits ‘ non organisés ‘ de l’Ouest. L’article vise à comparer comment le processus judiciaire fut mis en application à l’endroit des autochtones et des non-autochtones résidant dans les régions de Québec, Montréal, Trois-Rivières et Detroit. La période analysée se situe entre le mitan du xviiie siècle et le tout début du xixe. Les sources consultées aux Archives nationales du Canada comprennent, entre autres, celles des Secrétariats publics, des Gouverneurs et autres documents officiels, des Comptes publics, des Shérifs et des documents relatifs à l’administration des prisons, du ministère de la Guerre ainsi que des registres relatifs aux Affaires indiennes. Furent principalement consultés, aux Archives nationales du Québec, des documents légaux en rapport avec le processus judiciaire, tels le plumitif du greffier, les mandats, les listes du jury d’accusation et celles du ‘ petit jury ‘, les actes d’habeas corpus, les actes de mise en accusation, les témoignages d’enquêtes du coroner, et autres dépositions et requêtes.
L’étude démontre que, si le processus judiciaire dans la province de Québec a été constitué dans le but de prendre en charge l’individu et son crime, il a toutefois souvent été édulcoré, dans le cas des Amérindiens, pour tenir compte de la nécessité qu’avait le gouvernement de reconnaître les alliances politiques conclues avec les nations autochtones et leurs fédérations. Dans la dernière partie du xviiie siècle, la clémence se révéla être une caractéristique assez courante du système judiciaire criminel. En raison du déclin du pouvoir politique des nations autochtones, à la suite de la guerre de 1812, la justice fut finalement rendue sur une base d’égalité entre les Blancs et les Autochtones.
 

Les Hurons et l’émancipation : le maintien d’une identité distincte à Lorette au début du xxe siècle
Patrick Brunelle

Cet article est une analyse sur le sentiment identitaire des Hurons de Lorette au début du xxe siècle, à une époque où s'accélérait le processus devant mener à l’émancipation des Indiens. Le texte couvre une période peu exploitée en histoire huronne et se penche sur une réalité peu traitée par les chercheurs qui s’intéressent à cette collectivité. Ayant progressivement perdu leurs territoires de chasse et de pêche et adoptant alors l’artisanat comme principale base économique, les Hurons de Lorette se transforment culturellement au cours des siècles qui suivent leur installation dans cette petite réserve en 1697. La proximité d’une ville comme Québec et les contacts fréquents avec sa population viennent accélérer la francisation et l’adoption de la religion catholique. À la fin du xixe siècle et au début du xxe, le gouvernement fédéral multipliera les efforts afin de pousser vers l’émancipation les bandes indiennes qu’il juge suffisamment assimilées. Cependant, en dépit des transformations culturelles et de la pression ainsi exercée, les Hurons refuseront l’émancipation. Sur la base du maintien d’un sentiment identitaire distinct, ils continueront à se percevoir différemment des autres Canadiens et refuseront d’abandonner leur statut d’Indien et leur réserve.
D’abord entreprise dans le cadre d’une recherche en histoire, cette étude emprunte aussi à l’anthropologie et à la sociologie (les travaux de Gérin). Elle s'appuie principalement sur le journal du chef huron Pierre-Albert Picard (chef de 1916 à 1920) ainsi que sur diverses monographies et articles consacrés aux Hurons de Lorette (Gérin, Speck, Falardeau, etc.). Les journaux de l’époque et certains documents d’archives ont aussi été consultés, de même que des travaux plus récents de chercheurs, notamment ceux d’Eugene Roosens.

Note de recherche
Adams et la carte sur bouleau du chef Nicolas Tsawanhonhi Vincent

Jocelyn Tehatarongnantase Paul

Les Hurons de Lorette furent employés à titre de guides et de porteurs par plusieurs arpenteurs de la Couronne au cours de la majeure partie du xixe siècle. Ainsi, Nicolas Tsawenhonhi Vincent, grand chef de sa nation, guida l’expédition d’Adams et Baby qui eut lieu à l’été 1829. Ces derniers nous ont légué une carte communément appelée ‘‘plan Vincent’’ qui est, de toute évidence, une reproduction de la carte sur écorce de bouleau que le grand chef des Hurons avait en sa possession lors de l’expédition. Cette carte, qui comporte au-delà de trois cents lacs, rivières et cours d’eau, témoigne de la mémoire topographique exceptionnelle de cet Amérindien et du fait que les Hurons de Lorette fréquentaient tous les bassins hydrographiques entre les rivières Saint-Maurice et Saguenay au cours des XVIIIe et XIXe siècles.


1999 (volume XXIX) n° 1
Couleurs de l'identité en archéologie

Le Sylvicole supérieur à l’embouchure du Saguenay est-il iroquoien?
Michel Plourde

Des recherches archéologiques portant sur l’exploitation paléohistorique des ressources marines par les Amérindiens, ont été menées à l’embouchure du Saguenay depuis 1987. Elles ont révélé trois composantes archéologiques principales : l'utilisation courante de la céramique, d’outils de mouture et de cherts appalachiens, le rejet de la moitié des déchets culinaires à l’extérieur des enceintes de combustion et une très forte proportion d’ossements de mammifères marins (95’%) parmi les restes fauniques. Cet article tente de démontrer que cette exploitation spécialisée était l’’uvre de groupes iroquoiens vivant le long de la vallée du Saint-Laurent, et que ce type de chasse s’est poursuivi tout au long du Sylvicole supérieur (1000-1535’ap. J.-C.).

Quelques notes sur la bande algonquine ountchatarounounga (onontchataronon) de la vallée de l’Outaouais
James F. Pendergast

À partir des sources primaires documentaires, cartographiques et linguistiques, couplées à des données archéologiques récentes, cet article tente de vérifier l’hypothèse selon laquelle la bande algonquine ountchatarounounga a pu entretenir des liens avec les Iroquoiens du Saint-Laurent avant la dispersion de ces derniers vers 1580. Selon les données archéologiques disponibles, rien n’indique que cette bande algonquine, établie le long de l’axe des rivières Cataraqui et Rideau, au sud de l’île Morrison, avant 1640 env., aurait eu des rapports avec les Iroquoiens du Saint-Laurent. Cette constatation soulève la possibilité que les Algonquins n’étaient pas encore présents dans la vallée de l’Outaouais avant 1580 environ. Il est toutefois possible que, lors de leur dispersion, des réfugiés iroquoiens d’Hochelaga aient été assimilés par des bandes algonquines. C’est ainsi que certains de leurs descendants anonymes en seraient venus à raconter à Vimont, en 1642, que leurs ancêtres avaient autrefois vécu sur l’île de Montréal.

Regards sur le passé. Réflexion sur l'identité des habitants de la vallée du Saint-Laurent au XVIe siècle
Roland Tremblay

Confrontée à des difficultés méthodologiques inhérentes à la discipline archéologique, l'identification des groupes humains du passé s'articule dans un contexte actuel où des intérêts variés peuvent mener à des interprétations différentes du passé. Cet article examine et compare trois positions actuelles sur l'identité des habitants de la vallée du Saint-Laurent rencontrés par Jacques Cartier au xvie siècle : celle de l'anthropologie telle que mise de l'avant par les archéologues, celle d'un historien huron et celle d'un anthropologue qui a travaillé chez les Mohawks. Quelques points d'articulation possible entre les positions sont soulevés. Nous croyons que les différences d'interprétation sur un élément important de l'histoire amérindienne de la région ont intérêt à être comparées, ne serait-ce que pour amorcer une discussion entre les communautés et éviter le chauvinisme.

Frontière et zone frontalière en Mésoamérique préhistorique : le cas du Honduras
José Dario Izaguirre

Après une brève description du concept d'aire culturelle, cet article examine, à la lumière des concepts de frontière et de zone frontalière, comment s'articule la limite entre les deux aires culturelles que sont l'aire Mésoaméricaine et l’aire Intermédiaire dans le discours archéologique. En s'appuyant sur une liste de traits culturels provenant de certaines régions du Honduras et du Nicaragua, l'auteur établit des liens avec l'une ou l'autre des aires culturelles à travers le temps et montre que le positionnement d'une limite entre les deux aires est un processus arbitraire qui a plutôt tendance à restreindre notre compréhension de la spécificité de cette partie de l'Amérique centrale ? qui reste encore très peu connue archéologiquement.

L'archéologue, la culture matérielle et les problèmes de l'ethnicité
Norman Clermont

Les groupes humains expriment ce qu'ils sont dans ce qu'ils font mais ils font toutes sortes de choses. Or, chacune de ces choses n'encode qu'une fraction de la personnalité de ceux qui les font, et celles que l'archéologue retrouve ne correspondent elles-mêmes qu'à une fraction de la production culturelle. Ce ne sont pas toujours les choses les plus représentatives. Pas toujours non plus les plus chargées en attributs de distinction. C'est la raison pour laquelle on a souvent de la difficulté à reconnaître l'identité ethnique des groupes auxquels ces artisans appartiennent.

Autres articles
Les sacrifiés de Pampa de las Florès : contribution archéologique à l’étude du sacrifice humain dans les Andes préhispaniques

Peter Eeckhout

En s’appuyant sur l’analyse des ensembles funéraires découverts lors des fouilles menées dans le site de Pampa de las Florès (vallée du Lurín, côte centrale du Pérou), l’auteur développe une discussion sur la signification des restes mortuaires humains préhispaniques dont la disposition et le contexte se situent hors des normes habituelles. Tout en indiquant qu’il s’agit de sacrifices, il propose deux interprétations’: soit que nous ayons affaire à des offrandes de fondation, soit que les individus aient été destinés à accompagner un défunt de statut spécial.

L'organisation sociale des Atikamekw au XIXe siècle
Claude Gélinas

Principalement à partir d'une analyse des archives de la Hudson's Bay Company et des missionnaires oblats, cet article retrace l'évolution des trois types d'unités sociales que l'on retrouvait au sein de la population atikamekw de la Haute-Mauricie au xixe siècle ? à savoir la bande, le groupe de chasse et la famille ? dans le cadre de la coexistence avec les Eurocanadiens. Selon l'auteur, l'interaction avec les Eurocanadiens aurait eu peu d'impact sur l'organisation sociale des Atikamekw qui sont demeurés organisés à l'intérieur de groupes de chasse comprenant chacun quelques familles apparentées. La venue des commerçants et des missionnaires a cependant contribué à la transformation des bandes mauriciennes en unités sociopolitiques, en plus de forcer une redéfinition des qualités requises de la part des chefs de bandes.


1999 (volume XXIX) n° 2
Iroquois au présent du passé

Onontio, le grand arbre et la chaîne d'alliance : Le discours du marquis de Beauharnois aux Kanehsata’kehró:non, août 1741
Louise Johnston

Le présent article porte sur l'usage du langage métaphorique dans l'art oratoire des Iroquois, en particulier lors d'un conseil tenu en août 1741 entre le Marquis de Beauharnois et les Kanehsata'kehró:non. Dans son discours, Beauharnois utilisa trois métaphores iroquoises importantes : le feu, l'arbre et la chaîne. L'auteure montre que Beauharnois a systématiquement étendu le sens de ces métaphores bien au-delà de ce qui était admis dans les coutumes et la tradition des Iroquois. La préoccupation de Beauharnois, comme d'ailleurs de presque tous les Européens, touchait aux retombées du conseil. Il désirait s'assurer que les Kanehsata'kehró:non s'engagent dans une alliance permanente, et il construisit son discours en conséquence. La critique du discours de Beauharnois se concentre sur une analyse des concepts iroquois de procédure et de renouvellement.

 ’ Un malaise qui est encore présent ‘
Les origines du traditionalisme et de la division chez les Kanien’kehaka
de Kahnawake au xxe siècle
Gerald F. Reid

Cet article examine le développement du traditionalisme et de la division chez les Kanien’kehaka de Kahnawake à la fin du xixe siècle et au début du xxe. L’auteur analyse trois séries d’événements connexes : 1) la réponse des Kahnawakeró:non à l’application de la Loi sur les Indiens dans leur réserve en 1889; 2) l’établissement d’un ordre de religieuses enseignantes à Kahnawake par le département des Affaires indiennes (DAI) en 1915; et 3) la participation locale au Conseil des Nations (Council of Tribes), ou mouvement Thunderwater, entre 1916 et 1920. L’étude de ces événements offre une nouvelle compréhension du développement culturel et politique de Kahnawake durant cette période, ainsi que du renouveau traditionaliste amorcé au sein de la communauté pendant les années 1920 et 1930.

La politique du deuil : le factionalisme onontagué et la mort de Canasatego
Jon W. Parmenter

La vie, la mort et le rituel du deuil du chef onontagué Canasatego (actif de 1742 à 1750) fournissent un excellent matériau pour une étude de cas sur la nature du leadership dans la société iroquoise du dix-huitième siècle. Canasatego a probablement acquis son importance tant par ses talents oratoires que par ses liens diplomatiques avec plusieurs colonies anglo-américaines, la Pennsylvanie en particulier. Explorer sa brève carrière publique et sa mort mystérieuse durant une époque critique de l'histoire iroquoise permet de nouveaux aperçus sur la façon dont les Iroquois géraient leur propre système politique des factions et dont ils parvenaient à préserver un haut niveau d'indépendance culturelle en dépit des pressions exercées par les pouvoirs coloniaux rivaux.

L’héritage de Kinzua. La reconquête du pouvoir chez les femmes sénécas
Joy A. Bilharz et Thomas S. Abler

En 1848, une révolution se produisit dans les réserves d’Allegany et de Cattaraugus, à l'ouest de l’État de New York. Elle a mené à la création d’un conseil élu, chargé de gouverner la nation sénéca. Les élections étaient bisannuelles et réservées aux hommes sénécas adultes. Un siècle plus tard, au cours des années 1950, alors que la construction du barrage de Kinzua semblait inévitable, les femmes jouèrent un rôle de premier plan dans la lutte contre ce projet et les efforts pour obtenir du gouvernement un dédommagement financier pour la perte des terres de la réserve d'Allegany. Ces luttes portèrent sur la place publique la situation injuste des femmes sénécas, à qui on refusait le droit de vote. Elles obtinrent pour la première fois ce droit aux élections de 1964, puis, en 1966, celui de se présenter aux divers postes administratifs de la nation sénéca. Bien qu’aucune femme n’ait, jusqu’à présent, assumé le poste de président, le rôle des femmes à l’intérieur de ce monde politique complexe qu’est celui de la nation sénéca est ici l’objet d’un examen.

La ‘ loi des condoléances ‘ et la structure de la Ligue
Commentaire sur The Great Law and the Longhouse: a Political History of the Iroquois Confederacy de William N. Fenton

A. Brian Deer

Après avoir examiné la structure de l’ouvrage de Fenton ainsi que les sources utilisées, ce texte critique considère quelques questions d’un point de vue iroquois. L’auteur de l'essai discute d’abord de la distinction problématique entre la ‘ Ligue ‘ et la ‘ Confédération ‘ iroquoise. Il examine ensuite ensuite les perceptions différentes qu’ont les iroquoïennistes, d’une part, et les Iroquois, d’autre part, sur la grande loi de la paix, la cérémonie des condoléances et le wampum à deux rangs. Il traite plus loin de la politique de la terminologie et constate la présence de l’’ orientalisme’ d’Edward Said dans l'‘uvre de certains iroquoïennistes. Après avoir souligné le manque d’information sur les femmes iroquoises dans cet ouvrage, il conclut que ce livre très dense ‘ sera consulté beaucoup plus souvent qu’il ne sera effectivement lu ‘.

Les Relations des Jésuites de la Nouvelle-France
Guy Laflèche

Les relations des Jésuites de la Nouvelle-France occupent une place importante parmi les écrits du Régime français, non seulement parce qu'ils sont nombreux (on compte 60 volumes), mais encore à cause de leur régularité, puisqu'ils ont paru chaque année de 1632 à 1673.  Ces ‘ relations ‘ n'ont rien à voir avec des relations de voyage.  Il s'agit de relations missionnaires, un genre fort répandu de journalisme dévot.  Or, ce qui est paradoxal ici, c'est que ces ouvrages populaires constituent pour nous aujourd'hui un document anthropologique majeur de l'américanité française du xviie siècle.  Il est donc temps de faire le point sur la redécouverte de la collection, ses études et ses éditions classiques, de 1840 à 1940, puis sur les trente ans d'études dévotes qui ont précédé la relance des éditions modernes à partir de 1972.  Ces ‘ documents historiques ‘ redeviennent alors ce qu'ils étaient à l'origine :  des livres destinés à la lecture!


1999 (volume XXIX) n° 3
Signatures post-coloniales

Le diabète chez les autochtones : regard sur la situation à Betsiamites, Natashquan et La Romaine
Bernard Roy

À partir des évaluations des services de santé montagnais de Natashquan et de La Romaine et d'une recherche sur le diabète chez les Montagnais de Betsiamites, l'auteur propose une approche anthropologique critique de l'épidémie de diabète qui affecte aujourd'hui les nations autochtones. Il s'appuie, entre autres, sur le concept de colonialisme interne qui permet de mettre en lumière les dimensions politiques intimement liées à la genèse de cette maladie classiquement associée par la médecine à un défaut du patrimoine génétique des peuples autochtones et, par les sciences sociales, aux avatars d'un processus d'acculturation. Plus précisément, l'auteur suggère que la non-adhésion des diabétiques aux traitements prescrits par le monde biomédical peut être appréhendée comme un geste de résistance au pouvoir blanc. Selon lui, il s’agirait surtout de l’exercice d’un choix mettant en jeu le maintien de comportements interprétés par les milieux de la santé publique comme étant ‘ à risque ‘ mais conçus par de larges segments communautaires comme des codes et des symboles de l’identité autochtone résultant des métissages des dernières décennies.

Les bulletins de nouvelles à la façon inuite : ‘ Qagik ‘, un outil de prise en charge culturelle et politique
Kate Madden

Cet article montre comment la Inuit Broadcasting Corporation (IBC), par le biais d'une émission de nouvelles télévisées produite par et pour les Inuits canadiens de l'Arctique central et de l'Est, a atteint son objectif de renforcement de la culture inuite. L'analyse des textes de cette émission, appelée ‘ Qagik ‘, montre qu'IBC a su aborder, dès ses débuts entre 1983 et 1985, la création d'un bulletin d'information d'une manière spécifiquement inuite, c'est-à-dire en reflétant la culture inuite. L'existence de ce bulletin au sein de la programmation canadienne et américaine a aidé à renforcer aux yeux des Inuits eux-mêmes et aux yeux du reste du monde la valeur de la culture inuite. En ce sens, Qagik fut un outil significatif pour les efforts de prise en charge culturelle des Inuits, en appuyant leurs efforts constants d'élever leurs pouvoirs politiques jusqu'à l'autodétermination, incluant le développement d'une province quasi-indépendante appelée Nunavut, qui était demeurée, jusqu'en avril 1999, une division des Territoires du Nord-Ouest.

Quand le Corbeau parle : la radiodiffusion autochtone en Colombie-Britannique
Michael Seberich

Les stations de radio des premières nations ont sans cesse attiré l'intérêt des chercheurs en communication et en anthropologie. Mais, fait intéressant, ce ne fut pas le cas des activités radiophoniques autochtones en Colombie-Britannique. Cet article essaie de combler cette lacune en offrant un premier historique de l'utilisation de la radio par les premières nations de Colombie-Britannique des années 1920 aux années 1990. De plus, il donne une vue d'ensemble des diverses stations de radio qui ont diffusé des émissions de radio autochtones en 1996 et en 1997. L'article décrit les formats de ces émissions et présente quelques personnes qui ont participé à leur production. À travers cette description, l'auteur tente d'analyser la question de l'utilisation de la radio par les premières nations de Colombie-Britannique et des implications politiques qui en ont découlé.

 Du déjà-vu en Colombie-Britannique : l’affaire Delgamuukw et la controverse du potlatch
Isabelle Schulte-Tenckhoff

L’article aborde certains aspects de l'affaire Delgamuukw, en Colombie-Britannique, à la lumière de la lutte contre le potlatch à la fin du xixe siècle, en montrant leur continuité à la fois historique, politique et discursive. Celle-ci contribue à perpétuer un rapport foncièrement colonial entre peuples autochtones et secteurs non autochtones en Colombie-Britannique. Sur cette base, l’auteure aborde la fonction-miroir des peuples de la côte du Pacifique dans le discours judiciaire. Elle s’interroge notamment sur les ambiguïtés de ce discours pour ce qui est du rôle futur des peuples autochtones en tant que tels dans le cadre du projet multiculturaliste canadien, lequel oscille souvent maladroitement entre la célébration des ‘ cultures distinctives ‘ autochtones et la sauvegarde d’intérêts économiques et politiques établis.

Cheval Debout, un Indien de France ?
Olivier Maligne

Est-il possible de choisir sa culture, voire de l'inventer’? C'est en tous cas ce que suggère l'existence des indianophiles, ces passionnés qui poussent leur admiration pour les Amérindiens si loin qu'ils en viennent à s'identifier aux Amérindiens et à reconstituer leur mode de vie, souvent sans aucun contact avec eux. Le cas du Français Cheval Debout, malgré son caractère extrême et atypique, illustre parfaitement la puissance du mythe de l'Indien, ainsi que les modalités de construction d'un ‘‘univers indien’’ comme mode nouveau de vie. À terme, cette volonté de réaliser le mythe, de le vivre au quotidien, fait basculer l’indianophilie du domaine de la simple représentation à celui de la culture construite en actes, de l’utopie.

Un récit édifiant sur une récolte et une chasse : la différence entre chacu inca et chacu colonial
Daphne S. Kelgard

Cet article étudie la différence entre une pratique inca connue sous le nom de chacu et la pratique coloniale espagnole du même nom. Après avoir tiré au clair la méthode préhispanique de récolter les fibres de la vigogne et du guanaco, l’auteure souligne l’importance d’une lecture critique des sources primaires du xvie siècle, en particulier lorsqu’il s’agit de références aux Incas. La confusion entre chacu inca et chacu colonial démontre clairement à quel point les méprises du colonisateur espagnol au sujet des pratiques et significations propres au monde andin risquent de compromettre notre compréhension des cultures andines préhispaniques.

Les occupations paléoindiennes récentes en Gaspésie : résultats de la recherche à La Martre
Éric Chalifoux

Cet article présente les résultats de la recherche archéologique menée sur les occupations de la période paléoindienne récente dans la région de La Martre en Gaspésie. L'auteur décrit les assemblages des trois principaux sites qui ont fait l'objet de fouilles extensives et donne les résultats préliminaires des travaux réalisés sur trois sources de chert localisées à proximité de l'aire d'étude. Dans une perspective régionale, l'article discute la chronologie, la nature et la fonction des occupations, du mode de subsistance et des schèmes d'établissement des premiers occupants de la vallée de La Martre il y a 8 000 ans.

Note de recherche
La pipe en pierre du site Inksetter, témoin précieux de l'univers symbolique des Algonquiens du Bouclier

Marc Côté

Cette note de recherche signale la découverte d'une pipe en pierre tendre recueillie sur le site Inksetter (DcGt-42) lors d'un inventaire archéologique. Cet objet porte des gravures anthropomorphes. Utilisant ce prétexte nous présentons aussi un ensemble d'objets coniques en stéatite que nous croyons être la représentation tridimensionnelle des esprits de la tente tremblante.


1998 (volume XXVIII) n° 1
Peuples autochtones dans le monde

Tragédie et travestissement : la subversion de la souveraineté autochtone aux États-Unis
Ward Churchill

Si la suppression de la souveraineté autochtone par divers États-nations représente l’un des problèmes omniprésents et controversés de cette fin de millénaire, ses tenants et aboutissants sont toutefois peu compris. Avec l’exemple des États-Unis, l’auteur fait l’historique de la circonvolution judiciaire par laquelle les puissances coloniales ont cherché à créer l’illusion qu’elles favorisent l’autodétermination autochtone, alors qu’en réalité, elles ‘uvrent pour la restreindre, voire la nient purement et simplement.

La Tchoukotka : une illustration de la question autochtone en Russie
Yvon Csonka

La situation des peuples autochtones de la Russie est présentée ici à l’exemple de ceux de la Tchoukotka, en particulier les Tchouktches et les Esquimaux. Ces derniers font partie des vingt-six ‘ petits peuples ‘ qui avaient été désignés par les Soviétiques en vue de les soumettre à des mesures de ‘ développement ‘ ciblées. L’approche historique s’impose en raison même de l’influence de ce passé dans la situation d’aujourd’hui. L’attitude de l’État central est aujourd’hui caractérisée par le lâchage économique et la négligence de la question autochtone. Cette dernière a été et demeure essentiellement absente de la législation du pays. Le ‘ retour aux traditions ‘ observé récemment est déterminé, sous son aspect économique, par la nécessité de la subsistance, mais une tendance à l’affirmation culturelle l’accompagne. Le mouvement autochtone manque des moyens, de l’expérience et d’un programme précis qui lui permettraient de constituer un poids politique. Les propositions de l’intelligentsia russe pro-autochtone sont pragmatiques, mais ne suscitent aucun optimisme pour un proche avenir.

L’autochtonie en terre taiwanaise
Fiorella Allio

Peu connus, les Austronésiens de Taiwan (380 000 individus) sont répartis en une douzaine de groupes ethniques non encore sinisés. Ils résistent depuis trois siècles et demi à la colonisation massive de l'île par des Chinois et à l'assimilation forcée entreprise par les divers régimes qui s'y sont succédé. Le mouvement de défense des droits des peuples autochtones a connu une ascension rapide depuis dix ans, profitant de la libéralisation politique et de la multiplication des groupes sociaux. Mais les améliorations obtenues, notamment à un niveau institutionnel et budgétaire, n'ont pas encore permis de faire face à la situation précaire dans laquelle se trouvent les aborigènes en matière de débouchés économiques locaux et de droits fondamentaux, ni d'assurer pleinement le maintien de leur altérité socioculturelle.

Orang Asli et Malais : équité et titre aborigène en Malaysia
Patrick Sullivan

Dans le débat international sur les droits des peuples autochtones, une approche réserve le droit à l’autodétermination exclusivement aux États, le problème des droits autochtones étant rélégué dans le domaine de la non-discrimination, tandis qu’une autre considère que les peuples autochtones sont en mesure de se prévaloir du droit à l’autodétermination au même titre que les peuples actuellement dominants. Or, on n’en est pas encore là en Malaysia, où les Orang Asli (‘aborigènes’, ‘habitants originels’) sont privés d’exercer leur droit à l’autodétermination en tant que premiers occupants des terres qu’ils occupent depuis des temps immémoriaux sur la péninsule de Malaisie, sans jouir pour autant pleinement des droits de citoyenneté malaysienne. Cherchant à explorer les causes de cette situation, l’auteur aborde, entre autres, la question du titre aborigène.

La Loi sur le titre aborigène en Australie : pérennité du rapport colonial?
Jason Behrendt

Cet article offre une analyse juridique de la Loi sur le titre aborigène promulguée en 1993 par le gouvernement fédéral australien à la suite de la célèbre décision de la Haute Cour de l’Australie dans l’affaire Mabo, qui a réfuté la doctrine de terra nullius et a reconnu le titre aborigène. L’auteur argumente que cette décision offre une occasion de choix pour redéfinir de manière constructive la relation entre autochtones et non-autochtones en Australie. En principe, la Loi sur le titre aborigène pourrait faciliter un tel processus. Mais en réalité, elle contribue à réaffirmer le rapport colonial, en garantissant, une fois de plus, les avantages que la doctrine de terra nullius fournit aux non-autochtones.

Terre kanak et identité autochtone
Nicolas Guillemard

Cet article présente le modèle de constitution de l’identité kanak et le regroupement des autochtones de la Nouvelle-Calédonie en vertu du droit du premier occupant. Ce droit était fondamental dans l’organisation des communautés kanaks distinctes de l’ère pré-coloniale. La colonisation, par laquelle les habitants autochtones de l’île furent privés de leur droit du sol, leur donna cependant les moyens institutionnels et historiques pour inventer et faire valoir une culture commune. Après la Seconde Guerre mondiale, la référence au premier habitant est devenue un outil de mobilisation et de revendication des Kanaks qui réclamaient alors l’indépendance.

Autres articles
Les impacts du complexe hydroélectrique La Grande sur les communautés autochtones

Pierre Senécal et Dominique Égré

Cet article dresse pour la première fois une synthèse des principaux impacts humains générés par la construction et l'exploitation du complexe hydroélectrique La Grande sur les communautés autochtones, ainsi que ceux des conventions signées dans son sillage. Avant tout basée sur différents bilans (plus élaborés ou sectoriels) résumant les études de suivi de ces impacts réalisées depuis les années 70, ce texte présente d'abord les répercussions sur le plan humain des impacts biophysiques découlant des aménagements hydrauliques et des accès routiers, qui ont avant tout affecté l'exploitation des ressources fauniques. L'auteur décrit ensuite brièvement les principaux impacts survenus dans les villages cris, inuits et naskapis, qu'ils soient de nature économique, occupationnelle, administrative, psychosociale ou culturelle.

Le ‘ petit commerce ‘ entre les Trifluviens et les Amérindiens en 1665-1667
Jan Grabowski

Le présent article porte sur un procès qui s’est déroulé à Trois-Rivières en 1667, quand les autorités judiciaires commencèrent l’enquête sur la vente de l’eau-de-vie aux Amérindiens. Malgré son cadre chronologique restreint, le texte vise un vaste sujet, celui des rapports entre les Français et les Amérindiens. L’auteur formule l’hypothèse que le ‘ petit commerce ‘, impliquant un nombre considérable d’habitants et d’Amérindiens de la région trifluvienne, fut un élément important dans le développement d’un terrain d’entente entre les deux sociétés. Contrairement à la traditionnelle traite des fourrures, le petit commerce attirait les habitants, leurs femmes, les volontaires et les serviteurs, plutôt que les marchands importants et leurs engagés. Les autochtones fournissaient à leurs partenaires français non seulement la fourrure, mais aussi des objets d’artisanat et de la nourriture. À la lumière de cette procédure judiciaire nous pouvons examiner un phénémène plus général, celui des échanges culturels entre la société colonisatrice et les sociétés autochtones.


1998 (volume XXVIII) n° 2
Développements théoriques en archéologie

Espace et archéologie : réflexions sur la médiation entre l'homme et la nature
Pierre Dumais et Jean Poirier

De par leur pratique privée, les auteurs ont été maintes fois confrontés à l'étude de faits archéologiques à l'échelle de très grands territoires. Il s'est bientôt avéré que les approches fonctionnalistes traditionnelles ne pouvaient fournir un cadre explicatif satisfaisant et qu'il y avait nécessité de développer de nouvelles démarches théoriques et méthodologiques en archéologie spatiale. L'approche structurale exposée ici découle de la fusion entre l'anthropologie et la géomorphologie; elle propose de considérer l'espace géographique comme objet de connaissance et d'appropriation par les groupes humains de la préhistoire. Les différents corpus méthodologiques mis de l'avant pour analyser l'espace livrent un canevas géographique inédit sur lequel il est possible de construire des modèles anthropologiques qui vont au-delà de l'économie de subsistance.

Esquisse du paysage sacré algonquien. Une étude contextuelle des sites rupestres du Bouclier canadien
Daniel Arsenault

Ce texte propose des éléments conceptuels et des moyens méthodologiques concrets pour établir une archéologie des paysages culturels autochtones qui prendrait directement appui sur les rapports complexes, tant matériels que symboliques, qu’entretenaient avec la nature certaines communautés anciennes de chasseurs-cueilleurs rattachées à la famille linguistique algonquienne. L’auteur de cet essai tente donc de mettre en évidence le fait qu’il existe pour les archéologues préhistoriens d’autres façons d’interroger les paysages autochtones passés. Plus spécifiquement, en procédant à une étude contextuelle du cadre physique propre aux sites rupestres (à tracés faits à l’ocre rouge) de la forêt boréale québécoise et en faisant appel à des sources de renseignement autochtones, cette étude vise à obtenir une meilleure compréhension de la dimension symbolique et religieuse de lieux et espaces d’action sociale et rituelle afin de reconstituer des formes spécifiques du paysage sacré algonquien dans l’histoire.

La géographie structurale dynamique à la rencontre de l’archéologie, de l’anthropologie et de l’ethnohistoire
Gilles Ritchot

Selon la géographie structurale dynamique, toute occupation à la surface de la terre, en plus de devoir être rationalisée par une activité pratique, doit y valoriser économiquement une position engendrée par une trajectoire : celle-ci ayant pour sa part réalisé un contrôle politique de la mobilité corrélé à un interdit de propriété axiologiquement investi. Ce parcours commence tout juste à être connu. C’est pourquoi les recherches archéologiques, anthropologiques et ethnohistoriques, quand elles s’intéressent aux rapports que les sociétés sans écriture entretiennent avec leurs environnements, disposent encore de concepts opératoires insuffisamment forgés. Or, en attendant qu’une théorie pertinente soit disponible, la phraséologie qui en est privée ne verse pas néces­sairement dans un réductionnisme trivial. Elle peut aussi être composée d’une telle manière que le réductionnisme en question soit vulnérabilisé et devienne par conséquent disponible envers une critique qui, si l’on peut dire, se fait attendre. Au Québec, les recherches sur les cultures amérindiennes auraient largement prisé ce procédé. Les reconstitutions géographiques qu’elles proposent tolèrent la formulation d’hypothèses contradictoires.

Le Sylvicole du Bouclier
Norman Clermont

Les groupes culturels qui ont exploité le Subarctique depuis des temps préhistoriques encore mal connus chronologiquement, y ont développé des formules adaptatives sans doute variables et circonstanciées mais, à première vue, structurellement immuables. C'est ce qui pourrait expliquer leur description comme un exemple de survivance. En fait, de plus en plus de découvertes nous font croire que leur développement culturel n'était pas imperméable ni réalisé dans l'isolement. Ces groupes ont toujours été en contact avec d'autres groupes contemporains vivant sous d'autres latitudes. Nous considérons qu'il est important de discuter leur dynamisme dans un cadre élargi qui insiste davantage sur les osmoses que sur les contrastes. La poterie du Subarctique est encore anecdotique mais n'est plus exceptionnelle. Elle indique des contacts fréquents et soulève le problème des échanges plus généraux d'information culturelle liés à ces contacts. C'est ce qui est impliqué dans la formulation du concept de Sylvicole du Bouclier.

La logique du temps en archéologie
Daniel Chevrier

Par définition, le temps forge le cadre heuristique de la démarche archéologique. Pourtant , le cadre théorique de l’archéologie contrôle encore mal cette donnée fondamentale. L’auteur présente les composantes du temps et la nature assez univoque de la démarche explicative de l’archéologie quant à la dimension temporelle de son objet d’étude. Il propose ensuite une approche basée sur une compréhension des grands axes de changement auxquels doit s’adapter tout groupe culturel à travers son histoire.

Autres articles
Quelques aspects de l'économie des gens de Weymontachie dans les années 1820, vus à travers les livres de comptabilité des compagnies de traite

Claude Gélinas

Cet article vise à documenter, à partir des livres de comptabilité de la Hudson's Bay Company et de la King's Posts Company, la nature et l'évolution de certaines pratiques économiques des autochtones de Weymontachie dans les années 1820. Une méthodologie particulière est proposée pour analyser les livres de comptabilité, et ce dans le but de mettre à jour les habitudes de consommation d'articles de traite chez les autochtones et detracer les grandes lignes de leurs activités prédatrices (chasse, pêche et piégeage). Parallèlement, les résultats obtenus permettent de mesurer l'impact de l'implantation récente des postes de traite en Haute-Mauricie sur la culture matérielle et l'économie de subsistance des autochtones.

Note de recherche
Le silence des Mohawks... ou des médias? La presse écrite et le déroulement de l'enquête du coroner Guy Gilbert sur la crise d'Oka (1990)

Matthieu Sossoyan

Cette étude montre que la couverture de la presse sur le déroulement de l'enquête du coroner Guy Gilbert et sur les témoignages autochtones et policiers durant cette enquête n'a pas été nuancée et équilibrée. Instaurée après les événements d'Oka en 1990, l'enquête du coroner Gilbert avait pour mandat d'élucider les facteurs qui avaient accéléré la fusillade entre les Mohawks et les policiers de la Sûreté du Québec ainsi que la mort subséquente du caporal Lemay. Or, malgré les conclusions du coroner sur le rôle majeur de la Sûreté dans cette affaire, la présente analyse tend à montrer que la responsabilité de la police a été quelque peu occultée par des journalistes des deux plus importants quotidiens français de Montréal tandis que les témoins mohawks ont été sérieusement incriminés.


1998 (volume XXVIII) n° 3
Du futur au passé : Les Athapascans septentrionaux

 " C'est comme ça qu'ils l'attrapent ", paroles célestes dans les chants et les danses des Dunne-zas
Robin Ridington

Pour la plupart des premières nations d'Amérique du Nord, le cercle de la parole englobe autant des êtres non humains et des forces de la nature que des humains. Cet article discute de la place des chants dans les pratiques cérémonielles des Athapascans dunne-zas du nord-est de la Colombie-Britannique. L'auteur décrit comment ces chants ont été ‘ descendus du Ciel ‘ par des gens connus sous le nom de ‘ Rêveurs ‘ et comment ils servent à promouvoir la communication entre les humains vivants, les esprits des humains ayant déjà vécu, les esprits-animaux et les forces de la nature. Il explique également comment certaines images célestes confèrent du pouvoir au langage cérémoniel des Dunne-zas en rapport avec les mythes et la quête de vision. Enfin, l'auteur examine la manière dont les Dunne-zas contemporains conservent l'esprit des pratiques traditionnelles bien qu'ils aient à s'adapter à un nouvel ordre mondial.

Perches magiques et bossus masqués : magie, jeu ou rituel?
Nicole Beaudry

Lors de ses récentes recherches chez les Dènès des Territoires du Nord-Ouest, et plus particulièrement chez les Slavey (du Nord), l’auteure de cet article a pris connaissance de descriptions de deux activités que ses informateurs ont qualifiées de ‘ jeux ‘. Bien que leur dimension ludique soit évidente, ces jeux contiennent plusieurs éléments liés à des pratiques chamanistiques et rituelles. Étonnamment, l’auteure n’a trouvé qu'une seule référence concernant ces activités dans la littérature ethnographique athapascane. L'article est donc appuyé principalement sur des données de terrain recueillies entre 1988 et 1992 et décrit ces jeux grâce à la juxtaposition de plusieurs témoignages. Malgré le manque d'informations anciennes, il offre également quelques pistes d'analyse, cherchant, entre autres, à vérifier la parenté de ces jeux avec les autres jeux dènès et les liens avec certains rituels anciens.

Postmodernité du corbeau dans la tradition tutchone athapascane
Dominique Legros

Au cours des trois ou quatre dernières générations, afin de réduire les dissonances qui se faisaient entendre entre leur récit de la création du monde et la vie amérindienne telle qu’elle est aujourd’hui, les Tutchones ont inséré dans la genèse athapascane des compléments. Néanmoins, ces ajouts ne diluent aucunement le contenu amérindien de leur texte le plus sacré et ne cherchent certainement pas à y intégrer les idées sous-jacentes à la technologie, à l’idéologie véhiculée par le christianisme ou même à la condition postmoderne. Au contraire, ces suppléments révèlent en quoi La vie du corbeau comprenait d’avance toutes les idées et tous les concepts occidentaux (sous-marins, bateaux à moteur, Jésus, la Vierge Marie, la désintégration culturelle, etc. C’est ainsi que cette histoire autochtone conserve sa pertinence dans et pour le monde contemporain tutchone.

Les marmottes, les femmes et les esprits gardiens : transformation spirituelle et chamanisme
Robert G. Adlam

Cet article examine divers aspects du chamanisme tel que pratiqué par une société autochtone du Canada, les Tahltans, des Athapascans du nord-ouest de la Colombie-Britannique. L’auteur s’est intéressé surtout au processus de la transformation en chamane tel qu’il est présenté dans les récits et les chants, et plus particulièrement au récit intitulé ‘ L’homme qui devint une marmotte ‘ et aux chants qui l’accompagnent et ont été recueillis. Quoique préoccupé par la naissance d’un chamane en particulier, le récit évoque, de façon plus générale, les conduites appropriées à l’égard des forces qui façonnent l’identité chamanique et les préoccupations collectives qui y sont rattachées.

Le concept kaska de nitsit et la valeur changeante de la prohibition de l’inceste
R. F. McDonnell

Cet article se penche sur un cas particulier de transgression de règle qui a cours chez les Kaskas dans le sud-est du Yukon. Par l’examen des symboles et de la dynamique sociale kaska, l’auteur cherche à illustrer comment il se peut que la transgression de la règle prohibant l’inceste peut revêtir une valeur sémantique positive ou négative. L’argument selon lequel la formation d’un groupe kaska ne découle pas de considérations de règles normalement associées à la parenté est fondamental pour l’interprétation des données. C’est plutôt l’étalage moral d’une capacité individuelle qui sert de ciment social aux bandes kaskas, si bien que la réflexion devient pertinente pour d’autres sociétés subarctiques et même d’autres sociétés organisées en bandes.

À la recherche du caribou
Henry S. Sharp

Cet article examine les comportements d'un petit groupe de Chipewyans de Mission qui se sont rendus près d'un lac des Territoires du Nord-Ouest pour chasser le caribou et faire de la viande séchée. Ces Chipewyans savaient par expérience que les caribous arrivaient toujours dans ce secteur vers le premier août. Or, un retard inattendu des caribous a fait ressortir un certain nombre de différences dans les comportements des chasseurs qui reflètent, de façon variable, à quel point ceux-ci étaient convaincus de la pertinence du concept traditionnel selon lequel les animaux sont des personnes douées d'un pouvoir surnaturel.

Les langues athapascanes du Nord : une introduction
Keren Rice

Pour le linguiste, les langues athapascanes représentent un défi de taille, à cause de leur complexité. Le présent article décrit quelques aspects des langues athapascanes du Nord : le problème de classification linguistique, quelques caractéristiques des systèmes phonologiques, morphologiques, morphologiques, syntaxiques et sémantiques. L’auteure présente les inventaires consonantiques et les particularités des voyelles dans certaines de ces langues. Elle analyse ensuite le lexique nominal, les postpositions et le système verbal, qui est très complexe, de même que certaines propriétés syntaxiques intéressantes.

Archéologie des Dènès dans l’aire de distribution du caribou de Beverly dans le Nord canadien
Bryan Gordon

Les chasseurs dènès et leurs ancêtres de la tradition Talthelei dans le territoire du caribou de Beverly (T.N.-O.) étaient fortement influencés par les migrations saisonnières de la harde dont ils dépendaient depuis 2600 ans. Après avoir examiné les documents historiques qui montrent que les Dènès se conformaient à un cycle saisonnier en réponse à la mobilité du caribou, l’auteur démontre que les données préhistoriques concordent avec les observations historiques. Selon son étude, les sites archéologiques se retrouvent en effet dans le territoire de vêlage au nord, puis sur la route de migration vers la forêt, avec des dimensions qui reflète la densité des caribous (petits près du territoire de vêlage, gros et stratifiés près des traverses des cours d'eau majeurs à la limite septentrionale des arbres où le caribou se rassemblait) et enfin au sud dans la forêt où ils sont petits, témoignant de la dispersion hivernale de la harde. Bien que les traits de l'outillage soient uniques à chaque phase de la tradition, leur similarité indique un mode de vie commun à travers le temps.

Le savoir anthropologique sur les Dènès et son rapport avec le savoir dènè
Jean-Guy Goulet

Cet article fait l'examen critique des désignations ethnographiques classiques d'unités tribales nord-athapascanes et montre comment celles qui ont été adoptées dans le Handbook émanent en grande partie de conventions ethnographiques commodes. L'article montre également que les noms tribaux utilisés en anglais par les populations dènès locales devant des étrangers changent au gré des fluctuations dans les relations avec les Eurocanadiens. L'affirmation de l'existence d'une nation dènèe représentant les intérêts des autochtones des Territoires du Nord-Ouest ou la présentation de quelqu’un comme chef héréditaire réincarné sont deux façons d'exprimer une identité de Première Nation distincte et politiquement autonome. L’auteur souligne enfin que le savoir anthropologique devrait servir à promouvoir la compréhension des mécanismes du développement (ou de l'empêchement) de l'autodétermination chez les autochtones ainsi que les processus politiques dans leurs contextes sociaux réels.


1997 (volume XXVII) n° 1
Innuat anutshish.
Les Montagnais aujourd'hui

La population montagnaise : données disponibles et évolution récente
Jean-Pierre Garneau

Statistique Canada et le Registre des Indiens du MAINC sont les deux sources majeures d'information en matière de population indienne. Les données fournies par ces organismes permettent de brosser un tableau de l'évolution quantitative des populations montagnaises depuis une trentaine d'années. Ils permettent également des analyses plus fines, touchant notamment la représentation des groupes d'âge et des genres, l'attirance de la réserve comme pôle résidentiel, les effets démographiques de la loi C-31. Toutefois, la validité des données disponibles n'est pas parfaite. Cet article souligne les biais qui doivent être considérés et indique les moyens de bonifier les données disponibles.

Loin des yeux, loin du c’ur : Terre-Neuve et l’administration des Innus du Labrador
Adrian Tanner

Les Indiens et les Inuits de Terre-Neuve et du Labrador entretiennent avec le gouvernement canadien des relations légales et administratives qui sont différentes de celles d’autres groupes résidant ailleurs au Canada et au Québec. Cet article examine les origines historiques de la situation particulière des Innus du Labrador et les implications actuelles qui en découlent. Avant 1949, lorsque Terre-Neuve s’est joint au Canada, le gouvernement ignorait tout simplement les Innus, les missionnaires et les marchands n’en ayant rencontré que quelques-uns. Depuis ce temps, le Canada a évité d’en faire l’administration directe, bien qu’il en ait la responsabilité constitutionnelle. La Loi sur les Indiens n’a pas été appliquée, ce qui différencie les Innus du Labrador de ceux qui résident au Québec. La province administre certains fonds fédéraux destinés aux communautés innues, se fondant sur la politique de traitement égalitaire avec les autres citoyens de la province, politique qui a cependant été appliquée de façon irrégulière. Les Innus souffrent donc actuellement de certaines des pires conditions sociales vécues par les populations autochtones du Canada.

Les Montagnais et la politique fédérale des revendications particulières
Jacques Frenette et Denis Brassard

La dernière révision en profondeur de la politique des revendications particulières remonte à il y a de quinze ans (1982). Pourtant, cette politique demeure encore peu et mal connue des spécialistes des questions amérindiennes. Rares sont les chercheurs à s'y intéresser. Les seules analyses disponibles se limitent à quelques textes sur la question et à de courts passages à l'intérieur d'ouvrages de portée générale sur les autochtones. À la lumière de leur expérience professionnelle auprès des bandes montagnaises et du Conseil des Atikamekw et des Montagnais, les auteurs de cet article commentent cette politique et la situation chez les Montagnais, principalement en ce qui a trait aux motifs de réclamations, au processus de règlement et aux griefs soulevés. Une conclusion toutefois s'impose. Malgré la réforme récente du programme des revendications particulières, le gouvernement fédéral en demeure le seul maître d'‘uvre et il y a gros à parier que les discussions vont continuer pendant longtemps avant de voir se matérialiser un mécanisme de règlement rapide et transparent. Entre-temps, de nouvelles revendications particulières vont s'ajouter aux centaines d'autres toujours pendantes.

La récolte faunique des Mamiunnuat au début des années 1980
Paul Charest et Gordon Walsh

Cet article présente les résultats d’une recherche sur la récolte faunique des Mamiunnuat (Montagnais de la Moyenne et de de la Basse-Côte-Nord) effectuée entre 1982 et 1985. Un échantillon non aléatoire de 73 % comprenant 290 chasseurs a fourni des informations sur leur niveau de récolte. Les résultats obtenus démontrent que la récolte en nombre de prises se fait surtout l’automne (47 %), dans des zones éloignées des lieux de résidence permanente (57 %) en termes de poids comestible et surtout par des personnes âgées de plus de 35 ans (53 %). En poids comestible, le total de la récolte pour l’année 1983 s’élève à 108 170 kg, ce qui donne 0,24 kg par unité de consommation par jour, comparativement à 0,41 kg pour les Cris de la Baie James.

L'arrivée de la route 138 et la gestion de la faune sur la partie orientale de la Minganie
Richard Dominique

En 1997, la route 138 reliera la partie orientale de la Minganie au reste du réseau routier national. Ce raccordement aura pour conséquence que le contrôle social local et l'isolement ne suffiront plus à encadrer les usagers de la faune. L'article dresse un état de la situation qui fait ressortir des variables de divers ordres, tantôt favorisant tantôt freinant une expérience de partenariat en gestion de la faune avec les Montagnais et les Québécois de cette partie de la Côte-Nord.

Les Services territoriaux de Mashteuiatsh : un soutien aux activités de récolte montagnaises et une participation à la gestion des ressources fauniques
Martin Côté

Les Montagnais de la réserve de Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean ont vécu au cours des dernières années différents problèmes dans la pratique de leurs activités de récolte faunique. Dans une perspective de prise en charge locale, la bande de Mashteuiatsh s'est dotée d'un bureau administratif (le Bureau des services territoriaux) mandaté par le Conseil de bande pour soutenir, promouvoir et encadrer la pratique des activités de récolte faunique de la communauté. La mise en place de ce bureau administratif a donc permis à la bande de s'engager davantage dans la gestion des ressources fauniques. Le cas des Services territoriaux représente à cet égard un exemple intéressant de cogestion entre une bande autochtone et une administration provinciale et offre une assise institutionnelle nécessaire au développement de l'autonomie politique montagnaise.

Techniques et culture chez les Montagnais de Mingan : la nomenclature des pièges
Daniel Clément

Cet article, qui étudie les termes montagnais utilisés pour désigner les pièges et leurs parties, a pour but de montrer la perception propre aux autochtones concernant les engins de piégeage. L’auteur présente successivement les diverses définitions du mot ‘‘piège’’, la documentation sur les pièges, la nomenclature montagnaise des pièges et, enfin, la nomenclature des parties de pièges. Dans les dernières sections, les différences de nomenclatures entre les anciens pièges et les nouveaux sont examinées. Les phénomènes de transformations ou de continuités peuvent ainsi renseigner sur le rôle que joue actuellement le piégeage chez les Montagnais.


1997 (volume XXVII) n° 2
Sujets divers

Paix et interculturalité en Nouvelle-France au temps de Louis XIV
Gilles Havard

Les traités de paix et d’alliance dans la Nouvelle-France des XVIeI et XVIIeI siècles sont le résultat d’une rencontre interculturelle. Cette rencontre n’échappe pas à l’ambiguïté, car les autochtones, soucieux notamment de récupérer leurs prisonniers, ne signent pas la paix pour les mêmes raisons que les Français. Les acteurs s’adaptent néanmoins les uns aux autres dans un cadre diplomatique mixte qui suscite des concessions, des emprunts, un échange de bons procédés. Si l’interaction ne débouche guère sur un véritable processus d’acculturation, les partenaires créent un terrain d’entente inédit, produit du ‘ Nouveau Monde ‘. Les autorités françaises sont mues par des objectifs d’expansion impériale et d’assujettissement des autochtones, mais l’interdépendance franco-amérindienne ne conduit pas à la conclusion de traités inégaux.

Naissance du cantique en langue vernaculaire dans les missions de Nouvelle-France et conquête des langues amérindiennes : une relation méconnue
Paul-André Dubois

Cet article porte sur la naissance et l'évolution de la musique religieuse vocale dans les missions amérindiennes de Nouvelle-France durant la première moitié du xviie siècle. En s’appuyant sur les sources narratives missionnaires rédigées avant 1650, l’auteur présente une analyse des données recueillies et retrace l'histoire de la pratique du chant religieux depuis les premières tentatives de traduction des prières en langues autochtones jusqu'à l'apparition d'un premier répertoire de cantiques et hymnes grégoriennes en usage dans les diverses missions et séminaires vers la fin de la première moitié du xviie siècle. Condition essentielle à l’éclosion d’un premier répertoire vocal catéchétique, la conquête des langues amérindiennes par les missionnaires est longuement étudiée.

Alliances et traités de 1760 : réflexions sur le débat historiographique
Stéphane Paquet

À travers une réflexion sur le débat autour de la problématique des alliances et des traités intervenus entre les peuples autochtones et les autorités coloniales britanniques dans la conjoncture charnière de 1760, cet article met en lumière la dimension rhétorique de l'historiographie. En examinant le livre de Denis Vaugeois La Fin des alliances franco-indiennes et le rapport présenté par Denys Delâge à la Commission royale d'enquête sur les peuples autochtones, intitulé Les Sept Feux, les alliances et les traités : Autochtones du Québec dans l'histoire, l’auteur observe le poids des présupposés idéologiques dans la manière de poser les problématiques, d'émettre les hypothèses et d'interroger la documentation. L'histoire comme discipline doit-elle alors s'avouer incapable d'investiguer des domaines de recherche dont les enjeux contemporains sont aussi concrets?

Note de recherche
Qui sont les Sept Nations du Canada? Quelques observations sur une appellation ambiguë

Alain Beaulieu, avec la collaboration de Jean-Pierre Sawaya

Depuis quelques années, les historiens s’intéressent à une ‘ confédération ‘ autochtone presque complètement tombée dans l’oubli à la fin du xixe siècle, les Sept Nations du Canada, qui regroupait les Amérindiens ‘ domiciliés ‘ de la vallée du Saint-Laurent. L’appellation ‘ Sept Nations ‘, dans les documents des XVIIIeet XIXe siècles, prête toutefois à confusion, car le terme recouvre une double réalité. Il renvoie parfois à l’ensemble des Amérindiens ‘ domiciliés ‘, mais à d’autres occasions il ne désigne que les seuls Iroquois de Kahnawake et/ou d’Akwesasne. Cette note de recherche explore l’ambivalence de l’appellation ‘ Sept Nations ‘ et présente deux hypothèses qui permettraient de l’expliquer.

Leaders amérindiens et indigénisme gouvernemental dans le sud du Brésil
Silvio Coelho dos Santos

Les réserves amérindiennes du sud du Brésil sont traditionnellement occupées et contrôlées par des membres des peuples kaingangs et xoklengs. L'indigénisme gouvernemental a favorisé des pratiques menant à la cooptation et à la soumission des leaders amérindiens et qui facilitent l'exploitation des ressources naturelles des réserves par la société régionale. Récemment, ces leaders amérindiens en sont également venus à exercer des activités bureaucratiques au sein de l'organisme gouvernemental de protection fédéral (la FUNAI) et à assumer des mandats politiques au niveau municipal. L'appropriation par ces leaders des maigres ressources disponibles dans les réserves cause une différenciation sociale au sein de ces groupes et est source permanente de tension. De nouvelles propositions et de nouveaux pactes sont nécessaires pour garantir aux occupants des réserves du sud du Brésil des projets d'avenir plus dignes et fondés sur une participation plus égalitaire et responsable.

La formation professionnelle en milieu autochtone : le cas d’Hydro-Québec et des Cris de la Baie James
Nick Bernard

Cet article aborde la question du contact interculturel en situation de développement énergétique des ressources nordiques. L’auteur traite des difficultés d’élaborer et d’appliquer un programme de formation professionnelle dans le territoire de la Baie James en s’inspirant des initiatives mises sur pied par Hydro-Québec au cours des années quatre-vingt. Il examine plus particulièrement le programme Horizon 1986-1996 offert aux Cris de la Baie James en vertu de la Convention de la Baie James et du Nord québécois et de la Convention La Grande 1986. L’argument se fonde sur la difficulté de ‘ traduire culturellement ‘ les éléments qui caractérisent les sociétés crie et québécoise quant aux représentations du travail salarié, de l’apprentissage, de l’espace et du temps.


1997 (volume XXVII) n° 3-4
L'oeil et la main. Ethnobiologie et pratiques sociales

Le chamane croit-il vraiment à ses manipulations et à leurs fondements intellectuels?
Robert R. Crépeau

Cet article aborde une question récurrente dans l’étude anthropologique de la pratique du chamanisme. Le scepticisme du chamane au sujet de sa pratique constitue un miroir déformant pour l'anthropologue comme en témoigne ici une réévaluation du célèbre cas de Quesalid, un chamane kwakiutl, qui fut informateur principal de Franz Boas. L’auteur poursuit ensuite la démonstration en faisant appel à l'ethnographie des Kaingangs du Brésil méridional, qui associent le chamanisme aux savoirs guidés qui proviennent d'un rapport privilégié avec certains animaux-auxiliaires associés à la forêt dite vierge. L'interaction entre divers domaines ? humain et non humain ? qui sont conçus, par les Kaingangs et les Kwakiutls, comme les parties de la totalité que constitue l'environnement partagé permet de suggérer qu'une perspective holiste est plus proche des conceptions amérindiennes du chamanisme.

Le savoir ethnopharmacologique des Nahuas de la Sierra Norte de Puebla (Mexique) : structure et variation
Pierre Beaucage et Elizabeth Tabares, Taller de Tradición Oral del CEPEC et Grupo Youalxochit

Les auteurs de cet article tentent de mesurer le contenu et la variation des connaissances des plantes médicinales grace à trois enquêtes dans des communautés nahuas. Les deux premières ont révélé une large diffusion de la connaissance parmi les hommes et les femmes. La troisième, réalisée par des femmes auprès de femmes, a permis d'accroître considérablement la précision des informations, mais aussi de mettre au jour la structure relativement complexe du savoir ethnopharmacologique : les maladies apparaissent subdivisées en sous-catégories spécifiques et il y une hiérarchisation de leurs causes, ainsi que des traitements, qui vont de la simple herboristerie aux cures chamaniques. On peut mettre en rapport cette différence entre les sexes concernant les connaissances ethnopharmacologiques avec le rôle important des femmes dans le soin des maladies, particulièrement sur le plan domestique.

" Le fruit de l’ours’" : Les rapports entre les plantes et les animaux dans les langues et les cultures amérindiennes de la Côte-Ouest
Nancy J. Turner

Le présent aperçu des données ethnobotaniques, publiées et non publiées, révèle un riche corpus de connaissances concernant les rapports que les langues et les cultures autochtones de Colombie-Britannique et des régions avoisinantes établissent entre les plantes et les animaux. Bien que l'on ne dispose encore sur ce sujet d'aucune étude systématique couvrant une certaine étendue géographique, écologique et culturelle, les données rapportées ici sur les aliments et remèdes des animaux, sur la synchronie perçue entre les cycles de vie animaux et végétaux et sur la nature des applications des plantes aux soins et à l’alimentation du bétail, sont riches en enseignements. Cet article fait état de plus de cent espèces de plantes dont se nourrissent les animaux, de neuf espèces qui sont utilisées médicinalement par les animaux et de dix-neuf autres qui sont considérées comme des indicateurs écologiques des cycles de la vie ou de l’habitat des animaux. L’auteure discute aussi de l'encodage de cette information dans les langues et récits des peuples établis dans la région, de même que des systèmes de croyances qui sous-tendent cette connaissance, et elle souligne que ce type de recherches a également une incidence pratique, sur la gestion et la cogestion de l’écosystème, des terres et des ressources autochtones aujourd’hui.

L'exploitation des ressources animales au cours du Sylvicole moyen tardif (500 à 1000 ap. J.-C.)
Evelyne Cossette

L'étude des résidus culinaires laissés par les groupes qui ont occupé le site Hector-Trudel, entre les années 500 et 1000 de notre ère, a permis de caractériser la dimension spatiale et temporelle de l'acquisition des ressources animales au cours du Sylvicole moyen tardif dans le sud-ouest du Québec. Cette stratégie est en outre caractérisée par la faible étendue du territoire exploité et par une économie des distances à parcourir, sauf en ce qui concerne certaines espèces mammaliennes privilégiées, telles l'Ours noir, le Cerf de Virginie, l'Orignal et le Castor. Par ailleurs, le calendrier d'exploitation des ressources animales est caractérisé par des pics d'activités de chasse au printemps et à l'automne alors que les activités de pêche se sont vraisemblablement déroulées tout au long du séjour, tout en étant ponctuées de périodes plus intenses de captures. L'ensemble des indices ayant trait à la saison d'occupation du site mène à la proposition d'une sédentarité saisonnière prolongée pour la période chronologique concernée.

Le Voltigeur turquoise et le Prêtre froid. Plantes divinisées et pratiques rituelles nahuas dans le Traité des superstitions d'Alarcón (1629)
Dominique Raby

Le Traité des superstitions (1629) de Hernando Ruiz de Alarcón, ‘ chasseur d'idolâtrie ‘, s'impose comme l'ouvrage de référence pour qui veut étudier l'usage rituel du tabac (Nicotina rustica L.) et de la plante hallucinogène ololiuhqui (Turbina corymbosa L.) chez les anciens Nahuas du Mexique. Il faut cependant distinguer, pour ce faire, différents domaines du monde religieux nahua. Cette étude montre ainsi que, si elles sont utilisées pour un même effet par les prêtres de la religion officielle préhispanique et par les divers officiants du monde magique, la ‘ personnalité ‘ de ces plantes est fondamentalement différente dans la vision des uns et des autres. Par ailleurs, chez les officiants du monde magique, tabac et ololiuhqui ne peuvent être saisis qu'en fonction des domaines de compétence respectifs des simples individus et des professionnels. Ici, chacune des plantes possède une ‘ personnalité surnaturelle ‘ en accord avec les divinités qui régissent ces domaines.

Apport amérindien et tradition espagnole : les plantes indigènes d'Amérique du Nord dans les ouvrages nord-américains de matière médicale (xixe siècle)
Carla P. Aguirre-Marco

Cet article porte sur la question de l'apport des autochtones d'Amérique du Nord à la matière médicale et à la thérapeutique moderne aux États-Unis. Dans cette perspective, l'auteure analyse particulièrement certains ouvrages médicaux états-uniens du xixe siècle. Entre autres, elle constate dans ces écrits une tendance marquée à ignorer la contribution espagnole à l'introduction en Europe de plantes d'Amérique du Nord ainsi qu'à l'étude de ces plantes. Plusieurs de ces ouvrages négligent en outre le processus de transmission du savoir et de la pharmacopée des Amérindiens aux colons blancs vivant dans la région de la ‘ frontière ‘ ouest américaine. Selon les conclusions de l’auteure, cette propension provient de l'isolationnisme états-unien de l'époque considérée, et elle semble se résorber à mesure que la science américaine progresse vers le xxe siècle.

Note de recherche
Présence du noyer cendré dans l'estuaire du Saint-Laurent durant la préhistoire

Roland Tremblay

Des fragments carbonisés de noix du noyer cendré (Juglans cinerea L.) ont été trouvés sur un site datant du Sylvicole supérieur à l’île Verte dans l’estuaire du Saint-Laurent, à plus d’une centaine de kilomètres hors de l’aire de distribution naturelle de l’arbre. L’auteur examine brièvement quelques faits historiques et archéologiques concernant cette denrée chez certains groupes iroquoiens et algonquiens du Nord-Est. La toile de fond que forment ces données contextualise l’identité iroquoienne qui est attribuée aux occupants du site sur la base de la céramique directement associée aux macrorestes végétaux. La présence marginale du noyer cendré dans cette région, aussi petite soit-elle, permet de souligner quelques aspects de la technologie, de l’économie et de l’écologie des Iroquoiens du Saint-Laurent orientaux.


1996 (volume XXVI) n° 1
Sujets divers

Au-delà des champs de maïs : migrations et nouveaux visages de l'amérindianité au Mexique
Pierre Beaucage

Cet article étudie la question de l'identité autochtone en milieu urbain au Mexique. Après avoir montré comment l'expansion industrielle entre 1940 et 1970 a favorisé la substitution d'une identité de classe à l'identité ethnique chez des milliers de nouveaux citadins d'origine amérindienne, l'auteur examine les effets de la stagnation économique qui a suivi et qui, au contraire, a encouragé le maintien des liens avec les communautés d'origine, en même temps que les migrations autochtones se redéployaient sur le territoire, voire au-delà de la frontière des États-Unis. Ces phénomènes, et l'extension de la scolarisation et des communications, ont entraîné une redéfinition de l'identité autochtone qui débouche aujourd'hui sur la remise en question de la place assignée aux Amérindiens au sein de la société et de l'État mexicains.

Tapis vert et casinos rouges
Le jeu et l’affirmation de l’identité autochtone dans l’économie américaine

Nelcya Delanoë

Parallèlement au développement foudroyant du jeu depuis les années 1980, les instances fédérales américaines ont entrepris d'aider les Amérindiens, pour la première fois dans leur histoire, à renforcer leur économie, leur autonomie et leur souveraineté et ce, en leur accordant les moyens légaux d'ouvrir des casinos sur leurs terres. Les Amérindiens concernés par ce processus ont salué cette floraison de palais de jeu et de machines à sous électroniques dans les réserves comme étant le ‘ retour du bison ‘. L'étude du cas des Péquots, petite nation du Connecticut en voie d'extinction dans les années 1950 et aujourd'hui propriétaire du plus important casino du monde, donne lieu de s'interroger sur ce double paradoxe, celui du jeu comme mode de développement économique, et celui d'une affirmation de l'identité autochtone qui prend appui sur ‘ la démocratie de marché ‘ américaine.

La situation de la langue montagnaise à Mashteuiatsh
Lynn Drapeau et Lorraine R. Moar

Le but de cet article est de présenter les résultats d'une enquête sociolinguistique menée en 1993 dans la communauté montagnaise de Mashteuiatsh. Cette enquête sondage démontre que la survie de la langue montagnaise dans cette communauté est gravement menacée. En effet, la proportion de ceux qui parlent le montagnais y est en déclin, et l'usage de cette langue dans la famille et les réseaux sociaux décroît avec l'âge des répondants. En revanche, la connaissance et l'usage exclusif du français tendent à se généraliser. On prendra appui sur les expériences de revitalisation des langues menacées vécues ailleurs dans le monde pour la mise sur pied d'un plan d'action communautaire global et cohérent.

Variabilité dans l’usage thérapeutique des plantes chez les Totonaques
Paul Roy

Cet article ébauche une synthèse des informations acquises lors d'une recherche sur le terrain, au Mexique, concernant l'utilisation des plantes médicinales chez les Totonaques. La variabilité entre informateurs a longtemps été évacuée par les chercheurs et mise au compte de l'ignorance ou de la mauvaise foi. Des recherches récentes considèrent plutôt qu'elle met en lumière les mécanismes à l'‘uvre dans l'établissement des classements dans les sociétés traditionnelles. Par l'analyse comparative des pratiques de trois informateurs, l'auteur illustre l'homogénéité et l'hétérogénéité des connaissances totonaques et s'efforce de cerner la signification et les implications de la variabilité intraculturelle dans l'usage des plantes curatives.

Le thème de l'Ours céleste chez les Micmacs*
Claire Dubé

En 1900, un ethnologue, Stansbury Hagar, publiait un récit micmac dont l'intrigue se déroule au rythme des événements saisonniers. Ce récit portant sur le thème de l'Ours céleste met en scène sept oiseaux-chasseurs associés dans le ciel aux mouvements cycliques des constellations : Ursa majoris, Bootes et Corona Borealis. Dans le Nord-Est américain, peu d'auteurs se sont intéressés aux savoirs amérindiens en matière d'astronomie, et cet article, qui est l'occasion d'une contextualisation des travaux de Haggar, réalisée en comparant le matériel micmac à celui des peuples voisins, révèle que le thème de l'Ours céleste était relativement répandu parmi les peuples iroquoiens et algonquiens du sud du fleuve Saint-Laurent.

Notes de recherche
Les peintures rupestres du lac Simon

Gilles Tassé et Jean Picard

Cet article présente un site d'art rupestre du lac Simon qui a longtemps échappé à l'attention des chercheurs. Malgré leur dégradation, plusieurs de ces peintures ont pu être reconstituées au moyen d'une technique spéciale de relevé : la réduction photographique suivie d'un calque. Parmi les représentations qui ont pu être reconstituées, on trouve une majorité de personnages schématiques à tête cornue et un ‘ canot avec personnages ‘. Les auteurs proposent une interprétation des personnages cornus basée sur les rapprochements faits par quelques auteurs avec la mythologie algonquine. Ils suggèrent également le recours à des procédés de datation mettant en ‘uvre les progrès récents de ces techniques.

Pourquoi les Attikameks ont abandonné Kikendatch pour Obedjiwan : L'histoire cachée
Peter Leney

Le déménagement des Attikameks de la bande de Kikendatch vers Obedjiwan au début du siècle est généralement mis sur le compte de l'inondation du site de Kikendatch en 1918 par les eaux du réservoir formé derrière le barrage Gouin. Toutefois, cette explication est incorrecte. En effet, les documents d'archives montrent clairement que ces autochtones, de même que leur poste de la Hudson's Bay Company, ont gagné Obedjiwan dès 1912 et que ce déplacement reflétait un désir commun de retraiter davantage à l'intérieur du territoire afin de se protéger de la poussée de la civilisation blanche qui menaçait de miner leur relation traditionnelle.


1996 (volume XXVI) n° 2
Les autochtones par les archives

Documents inédits
[Mémoire concernant la nation iroquoise]

Pierre-Joseph-Marie Chaumonot

Ce texte, attribué au jésuite Chaumonot, fut rédigé en 1666. L'auteur dresse une liste des familles iroquoises en mentionnant l'animal (ou dans un cas la plante) auquel chacune d'elles s'associe. Il est également question de ce qui entourait les expéditions guerrières des Iroquois, à savoir les préparatifs, le retour et le traitement des prisonniers. Le texte est accompangné d'illustrations se rapportant directement au contenu et qui semblent être de la main de Chaumonot. Chacune d'elles est décrite par l'auteur.

Traitté des animaux a quatre pieds terrestres et amphibies...
et Histoire naturelle des Indes occidentales (extraits)

Louis Nicolas

Cet article regroupe plusieurs extraits tirés de deux ouvrages rédigés à la fin du dix-septième siècle par le jésuite Louis Nicolas. Les extraits ont été choisis pour leur contenu ethnographique et traitent essentiellement des relations privilégiées que les autochtones entretenaient avec la nature qui les entourait, à savoir les divers animaux terrestres et amphibies, les oiseaux, les poissons et les plantes. Les dessins qui accompagnent le texte seraient également l'‘uvre de Nicolas.

Forces des Iroquois, leur manière de faire la guerre, celle de s'y opposer et leurs moeurs
Anonyme

Ce document a probablement été écrit en 1686, et l'auteur est inconnu. Il traite essentiellement de la guerre chez les Iroquois et fournit de nombreux détails sur les rituels entourant les expéditions guerrières, sur le comportement des guerriers en présence des ennemis et sur le traitement qu'ils réservaient aux prisonniers à leur retour. Enfin, l'auteur décrit de façon moins détaillée quelques facettes de la culture iroquoise, traitant en particulier des rapports entre les hommes et les femmes ainsi que des pratiques et croyances funéraires.

Nation Iroquoise. Abrégé des vies et Moeurs et autres Particularitez de la Nation Irokoise laquelle est divisée en Cinq villages. Scavoir Agnez Onney8t Nontagué Goyog8an et Sonnont8an
Anonyme

Ce texte, dont on ignore l'auteur, date probablement de la toute fin du dix-septième siècle. Il contient de nombreuses données ethnographiques se rapportant aux Iroquois des Cinq Nations, notamment en matière de religion, de chamanisme et de coutumes funéraires. De plus, l'auteur accorde une attention particulière aux motifs, aux pourparlers et aux préparatifs qui entouraient les expéditions guerrières iroquoises.

Relation de la Vie et M’urs des Sauvages.
Abrege de la Vie et Coutumes des Sauvages de Canada

Anonyme

Ce document, dont l'auteur est inconnu, a peut-être été rédigé en 1723. Il présente un intérêt tout particulier en raison de l'attention qu'il porte à la situation des femmes dans les sociétés autochtones. L'auteur fournit plusieurs détails intéressants, notamment sur l'accouchement, les amours et la division sexuelle du travail. Par ailleurs, différentes facettes de la religion amérindienne sont également décrites, en particulier les pratiques et les croyances entourant la mort. Quelques autres sujets sont brièvement abordés, parmi lesquels la guerre, la justice et l'alimentation.

Journal qui peut servir de mémoire et de relation du voyage que j'ay fait sur le Lac Ontario...
François Picquet

Ce texte, rédigé par le sulpicien Picquet en 1751, est le récit d'un voyage effectué par ce dernier autour du lac Ontario afin d'attirer des Iroquois au fort de la Présentation. On y apprend comment les Français et les Anglais man’uvraient pour établir des alliances avec les Indiens de la région des Grands Lacs. On y trouve également quelques informations ethnographiques, notamment sur l'opportunisme économique des Indiens dans le commerce des fourrures ainsi que sur leur mode de subsistance lors des voyages.

Articles
Les Mi'kmaqs dans les registres paroissiaux des îles Saint-Pierre et Miquelon, 1763-1830

Charles A. Martijn

L'archipel de Saint-Pierre et Miquelon est situé tout juste au large de la côte méridionale de Terre-Neuve. À partir de 1764, plus d'une centaine de Mi'kmaqs sont mentionnés dans les registres paroissiaux du dix-huitième siècle relatifs à ces îles françaises. Les familles mi'kmaques de Terre-Neuve les visitaient régulièrement afin de profiter du ministère des prêtres catholiques, de même que pour obtenir des autorités civiles une variété de produits, d'abord sous forme de présents traditionnels, mais de plus en plus en échange de fourrures et de viande de caribou. Le présent article examine quelques-unes des données d'intérêt social, généalogique et ethnohistorique fournies par vingt-deux actes de baptême, six actes de mariage et sept actes de sépulture.

La première revendication territoriale des autochtones de la Haute-Mauricie?
Quelques commentaires sur une pétition de 1814-1815

Claude Gélinas

L'auteur de cet article démontre que, contrairement à ce qui a déjà été affirmé, les Indiens têtes-de-boule qui adressèrent une pétition aux autorités politiques canadiennes en 1814-1815 pour l'obtention d'un territoire sur la rivière Saint-Maurice, tout juste au nord de Trois-Rivières, n'avaient rien à voir avec la nation connue sous le même nom et qui fréquentait la Haute-Mauricie à l'époque. Il s'agissait vraisemblablement de descendants d'un groupe d'Indiens nomades venus s'établir dans la région de Trois-Rivières au mitan du dix-huitième siècle et dont on ignore le lieu d'origine précis.

À l’origine de la réserve Viger, une requête malécite de 1826
Laurence Johnson

En 1826, un groupe de Malécites du Nouveau-Brunswick a présenté une pétition au gouverneur général des provinces du Bas et du Haut-Canada. Ils y faisaient la demande d'une terre dans le Bas-Saint-Laurent. Cet article décrit le document de cinq pages, de même que le rôle des Indiens concernés par cette requête, et l'auteure se demande pourquoi ces Malécites ont voulu émigrer au Bas-Canada et pourquoi leur pétition a reçu une réponse favorable. Cet octroi deviendra ainsi la première réserve indienne créée au Québec par les autorités canadiennes.


1996 (volume XXVI) n° 3-4
Langues algonquiennes

Regard sur quelques changements linguistiques survenus en algonquin depuis l'époque de la colonisation
Diane Daviault

Cet article présente un survol descriptif de quelques changements linguistiques de nature phonologique, morphologique et morpho-syntaxique qui sont intervenus dans la langue algonquine depuis 1670. Cette étude comparative est basée, pour les données datant de 1670, sur la grammaire du Père Louis Nicolas, missionnaire jésuite. Les données contemporaines de l'algonquin ayant servi d’élément de comparaison proviennent des études de l’auteure sur le terrain, entre 1978 et 1982.

Comment quantifier en cri de l'Est
Marie-Odile Junker

Cet article a pour but d’illustrer les différents moyens qu’a la langue crie, en particulier le dialecte de Mistassini, au Québec, d’exprimer la quantification. Dans des langues comme le français, la quantification est exprimée presque exclusivement par une série de quantificateurs lexicaux: pronoms, adjectifs ou adverbes: tous, chacun, quelques, peu, plusieurs, souvent, etc. En cri de l’est, les expressions de quantification incluent non seulement une série de quantificateurs lexicaux, comme misiwe, ishkan, eshikum, tah~ mihchet, mistahi; pasch, apishiish, etc. mais aussi la procédure morphologique de la réduplication des numéraux et des verbes. Il est montré que ces expressions en cri créent des effets de sens variés, qu dépendent d’universaux cognitifs propre. à la quantification, comme la distinction masse-comptable, la pluralité du sujet des phrases distributives, la durée, la fréquence ou l’intensité.

L'écrit comme facteur d'épanouissement de la langue innue
José Mailhot

Les écrits en langue inriue (montagnaise) publiés depuis les années 1970 sont ici examinés à la lumière des oppositions entre littératures orale ou écrite, bilingue ou unilingue, transcrite ou rédigée, symbolique ou réelle. Cette analyse permet de formuler les conditions nécessaires pour que les écrits en langue innue contribuent véritablement au développement de cette langue.

Problématique de l'enseignement grammatical dans les programmes scolaires en langue autochtone
Robert Sarrasin et Bonnie Dinnison

L’enseignement de la langue autochtone dans les écoles amérindiennes amène les éducateurs à s’intéresser à l’apprentissage de la grammaire. C’est le cas notamment chez les Atikamekw, ou les trois premières années du primaire se donnent entièrement en langue vernaculaire, et à 40% en 4e année. L’étude de la grammaire vise à faire acquérir la maîtrise de certains éléments du code écrit. En contexte amérindien, trois aspects sont a considérer. D’abord, identifier les éléments de grammaire dont la connaissance est indispensable au savoir écrire; ensuite, déterminer la répartition de ces éléments dans le programme d’étude; enfin, dégager empiriquement des orientations pédagogiques adaptées à la structure de la langue et non simplement calquées sur la grammaire du français. Cet article présente des réflexions générales sur le cheminement d’apprentissage grammatical, avec référence particulière au programme d’atikamekw langue maternelle.

L’intuition de l’enseignant de langue ou la vérité du linguiste?
Danielle Cyr

Les enseignant(e)s de langue amérindienne sont tous des locuteurs natifs de ces langues - ou bien ils ont acquis par la pratique du contact familial une fluidité qui en fait presque des locuteurs natifs. Dans l’exercice de leur métier, ils s’alimentent à la fois à leur savoir intuitif et aux descriptions encore partielles que les linguistes ont fait de leur langue ancestrale. Deux problèmes particuliers se posent alors : 1) Qu’advient-il lorsque l’enseignant se trouve en face d’une portion encore non décrite de la grammaire de sa langue? 2) Qu’advient-il lorsque l’intuition de l’enseignant comme locuteur natif vient en contradiction avec la description du linguiste? L’analyse d’un cas précis, celui de la place réservée aux déterminants nominaux du montagnais dans le matériel pédagogique, permet de comprendre comment certaines portions de la grammaire d’une langue risquent détre inconsciemment effacées du matériel pédagogique et comment l’intuition de l’enseignant s’incline parfois sous la pression de la vérité, toute lacunaire, du linguiste.

La lune est notre grand-mère : la notion de vérité comme principe assimilateur
Danielle Cyr

Toute vèrité est un objet construit. Dans les sciences exactes, où les outils d’observation sont fabriqués dans le prolongement de nos cinq sens, les objets observés sont ceux qui peuvent s’inscrire dans ce prolongement. Dans les sciences humaines et la philosophie, où les méthodes de description sont fabriquées dans le prolongement de nos perceptions culturelles, c’est-à-dire idéologiques, ceux qui ne font pas partie de notre culture sont décrits à la lumière de ce que nous sommes. Or, sciences et philosophie, comme producteurs de vérité, sont essentiellement des outils de pensée indo-européens, ou occidentaux, et certains penseurs non occidentaux critiquent nos méthodes et pratiques véridictoires. A partir de quelques exemples de la description des langues amérindiennes, l'auteure de cet article discute des parcours de la vérité et des avenues qui se présentent à elle.

Autres articles
Eschatologie et configuration des rituels funéraires sud-américains : l'importance du rapport d'identité entre les vivants et les morts

Claude Gélinas

Le présent article met en évidence le fait que la représentation du monde des morts constitue un facteur déterminant dans la configuration des rituels funéraires des sociétés sud-américaines. En comparant, à l’aide du cadre théorique élaboré par Hertz, l’usage du double enterrement observé dans les Andes et en Amazonie, il est possible de dégager certaines divergences dans les pratiques rituelles des populations de ces régions, divergences qui trouvent leur source à l’échelon eschatologique, et plus précisément dans le rapport d’identité qui prévaut entre le monde des vivants et celui des morts ou des ancêtres.

La créature composite dans l'art mésoaméricain : essai d'interprétation iconographique
Caterina Magni

A travers cette étude sur la créature composite ou ‘ fantastique ‘, l'auteure présente un exemple de permanence graphique et sémantique de l’art mésoaméricain. Après avoir classé les créatures composites de l’art olmèque en trois catégories, soit les animaux à caractère félin, ceux à caractère reptilien et ceux à caractère félin-reptilien, elle montre comment la survivance de l’imagerie olmèque de l’époque formative au sein de certaines cultures plus tardives (dans ce cas précis de la civilisation de Teotihuacàn) sous-entend une continuité culturelle de la Mésoamérique.

Les femmes autochtones incarcérées au Mexique
Elena Azaola G.

Cet article trace un panorama général de la situation des femmes autochtones actuellement incarcérées au Mexique et tente de préciser les problèmes auxquels elles sont confrontées. Après avoir fourni quelques chiffres permettant de situer l’étendue du phénomène, l'auteure fait resssortir les similitudes et les différences qui existent entre la population féminine autochtone incarcérée et l’ensemble des femmes dans la même situation. Certains témoignages de femmes autochtones viennent en outre rendre compte de ce qu’ont signifié pour elles l’administration et l’application de la justice de même que les conditions d’incarcération et décrivent les perspectives de vie qu’elles envisagent après leur sortie de prison.

La mesure de sa propre taille : un instrument statistique pour les Montagnais
Jean-Jacques Simard

A quoi servent les statistiques, et comment s'assurer de leur qualité? Le présent essai tente de répondre à ces questions, à la demande d’une association politique montagnaise. Dans l’histoire, la manière de se mesurer collectivement et celle de se gouverner vont de pair. Sans égard à leur usage stratégique, il faut d’abord que les chiffres saisissent rigoureusement les réalités sociales. Alors seulement pourront-ils nourrir la délibération, la programmation et le contrôle réfléchi des actions concertées, publiques ou privées. L’auteur examine les critères de qualité d’un appareil statistique avant de conclure que tout dépend de l’engagement des décideurs.

Les Amérindiens en guerre (1500-1650)
Gervais Carpin

Si l’historiographie traditionnelle n’avait jamais contesté l’existence et l’importance des guerres entre Amérindiens avant et après la venue des Européens, elle représentait toutefois des Indiens sans science militaire ni science politique. Une tendance récente de l’historiographie affirme même que les guerres amérindiennes sont sorties de l’imagination des érudits et qu’elles sont une spectaculaire fraude historique. En tant qu’historien, l’auteur de cet article a interrogé sa principale source d'infornation, les textes des XVIe et XVIIe siècles qui, outre les traditionnelles opérations de vendetta, décrivent des villes fortifiées, des armées en marche, une guerre de siège et une guerre de mouvement. Selon lui, toute recherche sur les causes des guerres amérindiennes qui ne tiendrait pas compte de cette forme de guerre dans la démarche interprétative et l’énonciation théorique, se trouverait confrontée à un probléme de fiabilité.

Pêcheurs et chasseurs à l'aube d'une transformation : les stratégies de subsistance entre 500 à 1000 ap. J.-C.
Evelyne Cossette

Cet article porte sur les stratégies d’exploitation adoptées par les groupes paléohistoriques qui ont occupé le site Hector-Trudel de Pointe-du-Buisson (sud-ouest du Québec) entre les ans 500 et 1000 de notre ère. L’étude comparative des spectres fauniques révélés par les assemblages archéozoologiques permet de suggérer qu’une économie à large spectre aurait probablement déjà été mise en place dés l’an 500 de notre ère et n’aurait vraisemblablement pas été modifiée durant toute la séquence envisagée. La diversité et la richesse des assemblages tendent à infirmer le modèle d’une péjoration des économies prédatrices au cours de la période chronologique qui précède l’adoption de l’horticulture. En effet, les spectres fauniques ne montrent aucune tendance graduelle à la diversification de la base de subsistance, à l’élargissement de l’éventail des ressources exploitées ou à une intensification des efforts prédateurs.


1995 (volume XXV) n° 1
Santé et problèmes sociaux

L'état de santé des Cris et des Inuit du Québec nordique : quelques indicateurs statistiques de l'évolution récente
Jean-Jacques Simard et Solange Proulx

Jusqu'à présent, l'évolution de la santé chez les Cris et les Inuit du Québec était rarement considérée dans une perspective globale. Les recherches menées jusqu'alors se rapportaient à une problématique spécifique ou répondaient à certaines exigences administratives. À partir de données statistiques sociosanitaires couvrant la période de 1970 à 1990, cet article présente une analyse plus complète de la santé de ces populations autochtones. Au-delà des seules considérations épidémiologiques, les auteurs mettent en perspective les facteurs écosociaux particuliers de ces communautés et se demandent dans quelle mesure toutes les modifications de la condition sociosanitaire (par exemple l'augmentation des jeunes dans les collectivités, les maternités précoces) sont susceptibles d'entraîner des bouleversements sociaux qui viendront s'ajouter à ceux qui sont déjà survenus depuis les récents changements socio-économiques de ces régions nordiques.

L’organisation de la santé dans une réserve montagnaise
André Tremblay

Au cours de la dernière décennie, des ententes ont été conclues entre le gouvernement fédéral et nombre de bandes amérindiennes afin que celles-ci prennent en charge les services sociaux et de santé qui ‘uvrent sur leurs territoires. Après avoir fait l’historique des négociations entreprises avec le Conseil attikamek-montagnais, l’auteur brosse un tableau d’ensemble de la situation actuelle, puis il rend compte d’une enquête portant sur la santé physique et mentale de la population d’une réserve montagnaise. Un profil de consommation des services est tracé, y compris celle de la médecine traditionnelle, de même que de l’état de santé dans cette population et de ses priorités en matière de services. Les membres de cette réserve ont des caractéristiques dépressives à un degré élevé, et ces dernières sont reliées à la toxicomanie et à l’attitude envers la santé.

Représentations de la santé mentale et de la filiation chez les Algonquins âgés de Kitigàn Zìbì
Louise Tassé

L'auteure constate que les représentations de la santé et de la maladie chez les Algonquins âgés de Kitigàn Zìbì témoignent de différentes formes de maîtrise du corps, dont la symbolique est reliée à la valorisation collective de l'expression de l'identité culturelle à travers les activités amérindiennes traditionnelles. Ainsi, quand ces personnes âgées parlent de leur état de santé, elles se réfèrent à une conception de la vieillesse qui est différente de celle que l'on constate dans les populations blanches. Chez ces Algonquins, la vieillesse n'est pas associée à une maladie ou à une incapacité comme c'est généralement le cas dans les populations blanches. Elle est pour eux un état de fragilité qui ne devrait pas les empêcher de s'adonner aux activités qui leur tiennent à c’ur. Et ce désir de continuer à être actif est renforcé par la valorisation de leur rôle d'aîné dans la communauté.

Les métamorphoses du pacte dans une communauté algonquine
Jacques Leroux

Cet article porte sur la santé communautaire au Grand lac Victoria. L’auteur postule que des mécanismes historiques de déstructuration sociale, sur les plans économique et politique, ont entraîné un repli sur elles-mêmes des communautés algonquines. En reliant ces faits à une dégradation des conditions d’existence, il expose une problématique de l’effritement de l’ordre symbolique pour interpréter les divers désordres qui apparaissent sur le plan des relations humaines au Grand lac Victoria. Il montre ensuite comment l’équipe de santé locale est intervenue en rouvrant un champ de parole, et comment une grande partie de la population s’est engagée dans une réflexion collective qui s’est traduite par une série de mesures contre les abus sexuels, de même que par une authentique reconnaissance du discours des femmes à tous les échelons de la vie sociale.

Corps sain, corps malade chez les Inuit, une tension entre l'intérieur et l'extérieur
Entretiens avec Taamusi Qumaq

Michèle Therrien

Les réflexions que propose cet article reposent, pour une large part, sur des entretiens avec Taamusi Qumaq. Selon les Inuit, le vécu de la maladie, tout autant que celui de la santé, exige pour son intelligibilité de constants déplacements d'un lieu de rationalité vers un autre. Ne constituant ni des expériences ni des concepts autonomes, ces deux états du corps sont reliés à un ensemble de représentations remarquablement éclairées par les données linguistiques. Que dit la langue de la maladie, cet ouvrier qualifié qui, aussi sournois qu'un voleur, refuse de travailler au grand jour; comment interpréter les rapprochements entre la douleur et la tempête, entre la santé et un bien volé, entre le gibier qui échappe au chasseur et le malade qui survit à une grave maladie? Ces associations, et d'autres encore, donnent accès à la rationalité inuit en intégrant la relation poétique au monde, vision qui surgit dès que l'on place son corps au centre de l'univers.

Complexité des discours et des pratiques de développement et de gestion dans le réseau Kativik de la santé et des services sociaux
Francine Tremblay

L'aide au développement sociosanitaire en milieu autochtone dans le réseau Kativik constitue la trame principale de cet article. À travers l'identification de huit problèmes majeurs et persistants vécus ou observés dans l'aide au développement et la gestion des groupes et institutions sociosanitaires autochtones, l'auteure examine les discours et les pratiques ayant cours dans ce domaine. Cet essai de généralisation d'une expérience particulière en contexte interculturel s'avère un défi dans la mesure où la problématique politique difficilement saisissable intervient en bout de ligne. De là, la complexité des discours et pratiques en question.


1995 (volume XXV) n° 2
L'Andin et ses ancêtres

Éros et Thanatos : Relations symboliques entre la sexualité, la fertilité et la mort dans l'iconographie mochica
Steve Bourget

Cet article suggère une ‘ relecture ‘ d'un thème particulier de l'iconographie des vases funéraires de la culture mochica, sur la côte nord du Pérou, vers les années 100 av. J.-C. à 700 ap. J.-C. L'analyse des représentations à caractère sexuel permet d'explorer certains aspects de leur conception du phénomène mortuaire et la nature des rapports entretenus entre les vivants et le monde des ancêtres. L'auteur propose l'idée que des règles d'inversion commandent le ‘‘dialogue’’ des vivants avec les ancêtres et que la tombe a pu servir d’intermédiaire dans la communication entre les deux groupes.

Où les dieux-guerriers meurent sans périr : le culte des ancêtres dans la société inca
Claude Gélinas

Cet article traite du culte des ancêtres pratiqué par les Incas à la veille de la Conquête espagnole. L'analyse de la documentation historique andine produite aux XVIe et XVIIe siècles, à la lumière de la littérature anthropologique moderne consacrée au culte des ancêtres et à la royauté sacrée, démontre que l'objectif premier de cette pratique était d'immortaliser les rois incas, qui étaient considérés comme les ancêtres, en perpétuant au-delà de la mort leur image, leur personnalité et tous les symboles cérémoniels reliés à leur statut. Ceci permettait de conserver symboliquement à la fois leur pouvoir divin et leur autorité. De plus, pour la société dans son ensemble comme pour chacun des clans qui la composaient, le culte des ancêtres répondait à d'autres besoins liés au domaine territorial et à celui de l'organisation sociale.

Les momies, les saints et les politiques d'enterrement au Pérou, au XVIIe siècle
Peter Gose

Dans cet article, l'auteur analyse le conflit qui prévalait au XVIIe siècle entre l'Église catholique et les autochtones du Pérou au sujet de l'enterrement des défunts. Il avance l'hypothèse que la manière de disposer des morts était devenue, au lendemain de la Conquête, une sorte de prétexte par lequel chacun des partis tentait d'imposer à l'autre son propre culte des morts, ainsi que les intérêts politiques et économiques qui s'y rattachaient. L'auteur démontre que, loin d'avoir été une question strictement religieuse, les rituels funéraires étaient devenus un champ de bataille sur lequel s’affrontaient deux conceptions différentes de l'ordre civil.

Ancêtres redoutables ou ancêtres impuissants?
Patrifiliation, factionnalisme et manipulation généalogique chez les éleveurs aymaras

Catherine Lussier

Le récit de la genèse d'un hameau et de ses lignées constitutives est révélateur de l'influence relative exercée par les ancêtres historiques qui peuplent toujours les généalogies orales sur la dynamique de reproduction des groupes dans le monde des vivants. Ce texte explore les causes et les conséquences de la manipulation généalogique dans une communauté d'éleveurs aymaras. Il montre que, dans un environnement où prime la patrifiliation, l'impuissance juridique des ancêtres devant le factionnalisme engendré par l'intrusion de lignées utérines est contrebalancée par la construction de hiérarchies symboliques fondées sur des pedigrees périodiquement remaniés.

Les ancêtres et l'expression de la métaphore montagne-corps dans un rituel funéraire kaatan
Joseph W. Bastien

Les enterrements andins ont été et demeurent toujours accompagnés de rituels élaborés qui témoignent d'une compréhension métaphorique des relations que les vivants entretiennent avec les ancêtres, la terre, l'ayllu et la communauté. Dans cet article, l'auteur analyse les différents aspects métaphoriques qui ont entouré le récent enterrement d'un indien kallawaya de Bolivie. Il offre de plus aux chercheurs une autre voie méthodologique pour interpréter les sites funéraires anciens.


1995 (volume XXV) n° 3
Le droit international et les peuples autochtones II

Première alliance interculturelle : Rencontre entre Montagnais et Français à Tadoussac en 1603
Camil Girard et Édith Gagné

Les auteurs de cet article analysent d’abord ce que l’histoire a retenu de la rencontre historique qui a eu lieu entre Français et autochtones à la pointe Saint-Mathieu, près de Tadoussac, le 27 mai 1603. Ils font ensuite le point sur les personnages et les événements liés à cette affaire et, à travers quelques commissions et lettres patentes, ils examinent les changements qui se profilèrent alors dans la manière dont la France entendait gérer les nouveaux territoires d’Amérique. Un bilan est enfin tracé de cette rencontre qui, à l’évidence, peut vraisemblablement apparaître comme une première alliance entre Français et peuples autochtones.

Le statut juridique de l’Indien au temps de la Conquête : le débat de Valladolid (1550) et les thèses de Vitoria
Roxana Paniagua Humeres

Cet article examine les discussions qui ont eu lieu au moment de la conquête du continent américain concernant le statut juridique des Indiens. Après avoir analysé la pensée de Vitoria, qui est un pilier fondamental de la thèse sur la nécessité d’une législation permettant la colonisation du Nouveau Continent, l’auteure présente une analyse du débat de Valladolid en 1550 entre Bartolomé de Las Casas et Juan Ginés de Sepúlveda, en le situant dans son contexte historico-politique de réorganisation des États européens. Tandis que Bartolomé de Las Casas prône l'évangélisation pacifique et défend les Indiens tout en s'opposant à la guerre de conquête, Sepúlveda s'oppose farouchement à l'évangélisation pacifique et justifie la guerre de conquête sur la base de la théorie aristotélicienne sur les barbares. L’auteure souligne que ce débat constitue l’axe central des discussions ayant entouré l’édification des lois sur les Indiens.

Le racisme et la discrimination envers les peuples autochtones’:
un regard au-delà des chartes

Pierre Lepage

Choisissant de laisser de côté l’analyse des cas individuels, l’auteur de cet article s’attarde à la dimension systémique de la discrimination et soutient que la discrimination à l’égard des peuples autochtones a un caractère spécifique qui la distingue de celle qui est exercée à l’égard des autres groupes (femmes, personnes handicapées, minorités dites ‘‘visibles’’, etc.). Dans son analyse, l’auteur nous réfère à une étude d’envergure réalisée au sein des Nations Unies, le rapport Martínez Cobo, de même qu’aux conclusions d’un séminaire des Nations Unies. Dans la deuxième partie du texte, l’auteur tente de démontrer comment un certain modèele de développement économique peut être porteur d’un racisme insidieux et de discrimination, et comment certaines lois relatives à la faune, à la chasse et à la pêche peuvent avoir un effet discriminatoire sur les autochtones.

Un premier bilan de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de l’O.I.T.
Lee Swepston

Dans cet article, l’auteur dresse un bilan positif des répercussions de la Convention n° 169 depuis son adoption il y a cinq ans par la Conférence générale de l’Organisation internationale du Travail. L’auteur propose en outre une description détaillée des dispositions incluses dans la Convention et traite de la mise en ‘uvre des conventions internationales ainsi que des mécanismes de contrôle de l’O.I.T. En conclusion, il déclare que la Convention 169 constitue une composante essentielle du droit international des droits des peuples indigènes et tribaux, sa ratification ayant déjà produit à cet égard des résultats positifs. Selon l’auteur, ce type d’instrument contribue à fixer des critères de conduite pour les gouvernements et autres organisations internationales, tout en fournissant aux peuples autochtones quelques outils efficaces pour assurer le protection de leurs droits fondamentaux.

Les droits fonciers des peuples autochtones selon le droit international public
Pierre-Christian Labeau

Bien qu’ils manquent encore de fondement et d’articulation avant de pouvoir être qualifiés de droits véritables, les droits fonciers des peuples autochtones connaissent un développement manifeste en droit international public. L’étude de la jurisprudence de la Cour internationale de justice et du Comité des droits de l’homme, de même que celle des dispositions de la Convention n° 169 de l’Organisation internationale du Travail et du projet de Déclaration des droits des peuples autochtones, tend à montrer que le droit international pourrait consacrer d’ici peu la possibilité, pour les autochtones, d’établir un régime foncier distinct à l’intérieur des systèmes juridiques étatiques et leur participation à la gestion et à l’exploitation des ressources situées sur leurs terres.

Problèmes d’interprétation des dispositions de la Convention 169 en Bolivie
Jorge Vacaflor

L’auteur de cet article analyse le processus de mise en application de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux de 1989 (Convention n° 169) en Bolivie. Il soutient que le projet initial d'un décret suprême réglementaire était inadéquat pour rendre effectives les dispositions de la Convention à l'intérieur du contexte national. Toujours selon l'auteur, l'application réelle de la Convention ainsi que le respect des droits des peuples autochtones de Bolivie doivent être précédés d'une réforme de la Constitution bolivienne et de ses lois.


1995 (volume XXV) n° 4
Nations et nationalismes

La politisation de l'identité ethnique et le mouvement indigène au Brésil
Roberto Cardoso de Oliveira

Cet article traite de la question amérindienne au Brésil en adoptant une perspective historique. Prenant pour point de départ l'universalité de l'identité ethnique, répandue dans presque toutes les régions du globe, l'auteur souligne les particularités de l'identité brésilienne ainsi que la dynamique de son évolution récente, qui se caractérise par la transformation d'identités tribales et locales en une identité générique pan-tribale. Le texte passe en revue le rôle des organismes du gouvernement fédéral ainsi que celui de l'église catholique dans l'émergence du mouvement indigène contemporain.

Un débat à plusieurs voix au Mexique’:  les Amérindiens et la nation
Pierre Beaucage

Le soulèvement du Chiapas, en janvier 1994, est venu redonner à la ‘ question indienne ‘ toute son acuité dans un pays où l'élite, une fois de plus, tournait le dos au Mexique profond, autochtone, pour rêver d'intégration au Premier Monde. Depuis la conquête espagnole, la définition officielle de l'indianité était essentiellement une affaire de Blancs, de criollos, mais on redécouvre aujourd'hui comment les peuples amérindiens du Mexique ont réagi à la mise en tutelle coloniale en élaborant ce qu'on peut appeler des ‘‘cultures de résistance’’, qui reproduisent leur identité distincte, tout en s'appropriant des éléments techniques, politiques et symboliques de source européenne. Le ‘‘réveil amérindien’’ récent n'a rien d'un refus de la modernité : il réclame au contraire une modernité choisie par les principaux intéressés, dans le cadre d'un réaménagement de l'État mexicain qui leur reconnaisse l'autonomie politique.

Vers une détente de l'histoire. L'héritage colonial du Canada
Joyce A. Green

Cet article soutient que le Canada est une entité coloniale créée par des intérêts coloniaux spécifiquement pour étendre et consolider ces mêmes intérêts au détriment direct des peuples autochtones et de leurs descendants actuels. Ces relations sont perpétuées par une histoire qui relève de la mythologie et par des institutions juridiques et politiques qui proclament et défendent un colonialisme mythifié. Seule la reconnaissance des origines de cet héritage peut mener à une ‘‘détente avec l'histoire’’ et à une ère post-coloniale véritable.

De la nation à l'autonomie gouvernementale.
Entrevue avec l'anthropologue québécois Rémi Savard

Robert R. Crépeau

Dans cette entrevue, l'anthropologue québécois Rémi Savard retisse les fils de la petite et de la grande histoire des rapports entre peuples amérindiens et non-amérindiens au Québec et au Canada. La définition de ces rapports n'est pas un problème sémantique mais bien une question politique complexe qu'il faut penser en n'oubliant pas les leçons de l'histoire.

De la négation de l'Autre dans les discours nationalistes des Québécois et des autochtones
Pierre Trudel

Ce texte d'analyse politique des rapports entre autochtones et Québécois tente d'illustrer comment, dans le contexte tendu qui a suivi la crise constitutionnelle canadienne et la crise d'Oka, les uns s'adonnent subtilement, ou carrément, à la négation des autres. L’article traite principalement du discours québécois sur les autochtones mais aussi du discours de ces derniers sur les Québécois. L’auteur vise à démontrer que le système de négation de l’Autre fait que ces discours ne se développent pas en vase clos mais qu’ils se répondent mutuellement. Les diverses formes de la négation sont les suivantes’: la négation de l’Autre au moyen du stéréotype physique, la négation de l’histoire, la négation de l’identité culturelle et politique, la négation des droits territoriaux et finalement la négation de l’Autre en le rendant monstrueux. En terminant, l’auteur examine la conjoncture politique et idéologique qui pourrait être reliée à la montée de l’importance de ces préjugés.


1994 (volume XXIV) n° 1-2
Les autochtones de la période historique par l'archéologie : Contact et interaction

Les maisons en tourbe dans le détroit de Belle Isle (1760-1850)
Réginald Auger

Cet article porte sur la recherche en archéologie et en histoire faite à partir de sites de maisons en tourbe trouvées dans la région du détroit de Belle Isle. Après avoir décrit le contexte historique des Inuit dans le détroit de Belle Isle et présenté l'état des recherches archéologiques sur leur histoire culturelle, l'auteur fait part du résultat de ses travaux de terrain et de ses analyses. Les dates obtenues par l'analyse des tessons de céramique et des pipes à fumer trouvés dans ces maisons en tourbe indiquent que ces vestiges se situent à une époque charnière chevauchant l'utilisation du détroit par les Inuit et le début de l'habitation permanente par les pêcheurs.

Témoignage d'un site archéologique inuit, baie des Belles Amours, Basse-Côte-Nord
Pierre Dumais et Jean Poirier

Deux maisons semi-souterraines dont la forme d'aménagement est incontestablement de signature inuit ont été découvertes dans un secteur stratégique de la partie québécoise du détroit de Belle Isle. Par le recoupement de différents indices, il est possible de les situer dans le temps entre la fin du xviie siècle et le milieu du xviiie . Les nouvelles connaissances acquises sur ce site archéologique viennent jeter de la lumière sur certains flous laissés par la documentation historique et elles contribueront à alimenter un débat sur l'occupation inuit du Québec-Labrador méridional amorcé au début des années 1980.

Des perles de la ‘ protohistoire ‘ au Saguenay?Lac-Saint-Jean?
Jean-François Moreau

Provenant de trois sites du Saguenay?Lac-Saint-Jean, 834 perles en verre témoignent du transfert culturel entre Amérindiens et Européens lors des ‘ premiers contacts ‘ au cours de la première moitié du xviie siècle. L’auteur examine d’abord les conditions géographiques et culturelles permettant d’appliquer aux perles du Saguenay?Lac-Saint-Jean les méthodes élaborées pour les sites iroquoiens de l’Ontario. Par la suite, les particularités morphologiques des perles sont étudiées en fonction de leurs distributions stratigraphiques et spatiales au sein de trois sites archéologiques afin de montrer la pertinence de l’application du modèle ontarien à l’étude de la ‘ protohistoire ‘ dans le Subarctique oriental. À la lumière de ces démarches, les témoins archéologiques paraissent pouvoir rendre compte des transferts interculturels au cours de la première moitié du xviie siècle.

 ’ Obasatik Sagahigan’, les occupations historiques du site DaGt-1
Marc Côté

Les données recueillies sur le site DaGt-1 en 1988 et 1989 sont analysées dans le cadre des travaux de recherche de la Corporation Archéo-08. Ce site a livré plus de 100 000 témoins archéologiques, une quinzaine de structures et des échantillons divers en quantités importantes. Parmi la dizaine d'occupations distinctes dont le terreau de DaGt-1 a gardé la trace, au moins deux se sont déroulées durant la période historique, et toutes deux sont antérieures à la première moitié du xixe siècle. Cet article décrit ces occupations et les objets qui s'y rattachent. Les données ainsi obtenues mettent en relief des époques mal documentées de l'histoire des Algonquiens du Nord-Ouest québécois.

Analyse de la composition chimique d’objets en cuivre de l’Abitibi-Témiscamingue
Jean-François Moreau, R. G. V. Hancock et Marc Côté

L’application de la technique d’activation neutronique à une série limitée d’objets à base de cuivre en provenance de l’Abitibi-Témiscamingue offre certains éléments de comparaison et de réflexion par rapport aux résultats obtenus avec la même technique sur des séries extensives d’objets mis au jour dans les régions limitrophes du sud-ouest ontarien et du Saguenay’Lac-Saint-Jean.

Des pointes de projectile aux pierres à briquet : l’évolution d’une tradition technologique du Québec subarctique
David Denton

Dans cet article, l’auteur montre que les populations algonquiennes du Subarctique québécois n’ont pas abandonné leur technologie lithique ni pendant ni après les premiers contacts avec les Européens. L’analyse de deux sites recelant des vestiges du xviie, du XVIIIe et du XIXe siècles tend à démontrer que certains groupes ont continué à fabriquer des pointes de projectiles jusqu’au xixe siècle tout en modifiant leurs rapports à la technologie lithique car, en effet, on constate l’abandon de certains réseaux d’échange de matières premières (dès le xviie siècle, semble-t-il), l’abandon progressif de l’usage des pièces bifaciales, et l’émergence d’un nouvel objet fabriqué, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles, dans des matériaux locaux’: la pierre à fusil. Par ailleurs, l’usage de la pierre comme briquet et dans diverses activités domestiques, tel le broyage des os, s’est poursuivi. Les archéologues devront tenir compte des implications méthodologiques de ces constatations dans la façon de classer les sites lors des inventaires. L’usage de la pierre pendant la période postérieure au Contact devrait faire l’objet de recherches plus intensives.

Le schème d’établissement amérindien à Fort McKenzie, Nouveau-Québec
Françoise Duguay

Cet article a pour objet d’étude les vestiges des habitations amérindiennes de la période historique, à l’emplacement du poste de traite de Fort McKenzie (1916-1948; 1953-1956). Deux autres sites (HeEf-7 et HeEf-9) de la même région sont aussi utilisés, dans le but d’identifier une variation diachronique des types d’habitation. Les vestiges sont d’abord traités sur une base qualitative pour permettre une classification typologique des habitations, et les variables descriptives sont ensuite quantifiées, afin d’identifier les grandes tendances démontrées par les caractéristiques des habitations de chacun des sites. De plus, la dimension ethnographique permet certaines interprétations de même que l’élaboration d’un modèle ethnographique de l’utilisation du territoire pouvant être comparé au modèle archéologique, pour identifier les variations et les continuités qui existent entre les deux modèles. L’originalité de l’étude repose sur le fait qu’elle se penche sur l’observation, la classification et l’interprétation des vestiges d’habitations amérindiennes, afin de les contextualiser au sein du processus de sédentarisation au cours du xxe siècle.

La paléopathologie des sociétés historiques ou ce que l’histoire ne dit pas
Robert Larocque

Traditionnellement, le paléopathologiste s’est surtout intéressé aux populations préhistoriques, mais depuis peu son intérêt se porte également sur les sociétés historiques. Dès lors on peut penser que les restes humains ont perdu l’exclusivité de fournir au chercheur les données relatives à la santé, puisque la documentation historique peut désormais prendre la relève. Cependant les documents écrits relatifs aux Amérindiens des XVIIe et XVIIIe siècles n’arrivent pas, à plus d’un égard, à rivaliser avec les restes humains, car non seulement sont-ils biaisés et subjectifs, mais ils ne donnent pas accès à nombre de phénomènes pathologiques qui peuvent être documentés en détail par les ossements. Ainsi, malgré une documentation historique abondante, les restes humains demeurent une source d’informations inédites et indispensables pour qui veut se représenter l’état de santé d’une communauté historique.

Note de recherche
La présence amérindienne à Pointe-à-Callière, Montréal

Pauline Desjardins

Lors de la fouille à Pointe-à-Callière, à Montréal, en 1989, des objets de facture amérindienne similaires à ceux qui sont associés à des occupations du Sylvicole supérieur ont été retrouvés en association avec des objets européens dont plusieurs sont reliés à la traite des fourrures. Cette note a pour but de décrire succinctement cette collection et le contexte stratigraphique, qui tend à prouver la contemporanéité des témoins matériels amérindiens et des biens européens.

Autre article
La nature des attaques iroquoises contre Ville-Marie : 1642-1667

Claude Gélinas

Dans cet article l'auteur remet en question l'hypothèse traditionnelle voulant que les attaques iroquoises contre Ville-Marie entre 1642 et 1667 aient eu pour principal fondement des motifs d'ordre économique liés au contrôle du commerce des fourrures. Une analyse détaillée des données ethnohistoriques démontre que les assauts iroquois contre l'établissement français, dans leur forme et leur nature, sont davantage compatibles avec la théorie des ‘ guerres de capture ‘, telle que définie par Roland Viau, selon laquelle la guerre, chez les Iroquois, tendait avant tout à faire des prisonniers destinés à être adoptés ou sacrifiés dans le cadre des rituels de deuil.


1994 (volume XXIV) n° 3
Troc, trafic et commerce

Vers une chronologie des occupations basques du Saint-Laurent du xvie au xviiie siècle : Un retour à l'histoire
Laurier Turgeon

Cet article vise à raffiner la chronologie des occupations basques du golfe et de l'estuaire du Saint-Laurent à partir d'informations tirées de fouilles archéologiques et, surtout, de documents historiques (actes notariés, correspondances, archives d'amirautés et relations de voyage). Les sources écrites ont fourni de précieux éléments de datation dans la mesure où à peu près tous les documents textuels sont datés ? il s'agit quasiment d'une condition sine qua non de leur production et de leur conservation ?, ce qui est rarement le cas des vestiges archéologiques. L'étude critique du corpus documentaire a permis de distinguer deux principales périodes d'occupation : une première allant de 1540 à 1637 environ et une deuxième de 1710 à 1755. Elle a également permis de mieux connaître les mouvements migratoires des différentes espèces de baleines qui fréquentaient le golfe et l'estuaire du Saint-Laurent. Ce raffinement de la chronologie sera très utile pour étudier l'évolution des établissements basques en Amérique du Nord et pour reconstituer les échanges entre Basques et Amérindiens.

La traite des fourrures et les noms de tribus : quelques ethnonymes amérindiens vraisemblablement d’origine basque dans le Nord-Est
Peter Bakker

Les Basques ont joué un rôle pionnier dans l’établissement de contacts avec les populations amérindiennes du Nord-Est au xvie siècle, et cet article suggère à cet égard qu’un certain nombre de noms de tribus de la région seraient d’origine basque. Ils auraient été forgés dans le contexte des rapports de traite entre les marchands et pêcheurs basques et les membres des tribus côtières, particulièrement les Micmacs. Les étymologies proposées par l’auteur incorporent dans plusieurs cas des éléments basques et algonquiens. Leur usage s’est consolidé au cours du xviie siècle à la faveur de la colonisation de la Nouvelle France.

Les Malécites et la traite des fourrures
Laurence Johnson et Charles A. Martijn

Cet article trace le portrait de la participation des Malécites au commerce des fourrures à partir des premiers contacts jusqu’au xixe siècle. Selon les auteurs, par suite des épidémies du xviie siècle, la diminution importante de la population malécite a permis le maintien des ressources animales et la continuité d’une subsistance basée sur la chasse, la pêche et la traite. Par ailleurs, l’arrivée des Loyalistes dans les provinces maritimes dans les années 1780, priva les Malécites de territoires utilisés presque exclusivement par eux avant cette époque et causa aussi un grand dommage à la faune et à la flore, forçant ainsi les Malécites à diversifier leurs activités de subsistance.

Les Amérindiens domiciliés et la ‘ contrebande des fourrures en Nouvelle-France
Jan Grabowski

Les Amérindiens domiciliés résidant dans les ‘ réserves ‘ autour de Montréal furent, tout au long du régime français, les principaux intermédiaires dans la traite des fourrures, entre les colonies britanniques et les marchands français. Les domiciliés travaillaient aussi pour leur propre compte et poursuivaient leurs activités commerciales malgré de nombreuses interdictions et ordonnances. À cause de l'importance militaire des domiciliés, et étant donné l'importance de la coalition franco-amérindienne, les administrateurs coloniaux ont alors élaboré un système parallèle de justice visant les autochtones. On a reconnu aux Amérindiens domiciliés le droit de porter les fourrures aux marchands anglais et de rapporter la ‘ marchandise étrangère ‘ dans la colonie française.

" Pleinement conscients de leur propre importance " : Les Cris des basses terres de la baie d'Hudson et la chasse aux oies (xviiie siècle)
Victor P. Lytwyn

Les Cris des basses terres de la baie d'Hudson chassaient les oiseaux migrateurs bien avant l'arrivée, au xviie siècle, de commerçants européens. Tout en demeurant une ressource alimentaire, les oies, en particulier, devinrent à ce moment une ressource commerciale. Si l'introduction d'armes à feu vint modifier les techniques de chasse et si les Cris ‘ habitués ‘ des postes se montrèrent sensibles au nouveau débouché, ils étaient de toute évidence peu empressés à céder à la Hudson's Bay Company le contrôle de la chasse (ainsi que des festins qui l'accompagnaient). La chasse aux oies ne devint plus intensive qu'après 1780, par suite de l'épidémie de variole et des nouvelles politiques de la Compagnie.

Les relations commerciales entre la Hudson's Bay Company et les Montagnais de Betsiamites au xixe siècle (1821-1870)
Jacques Frenette

Pour la période avant 1870, les écrits sur la traite des fourrures présentent habituellement des luttes commerciales entre grandes entreprises marchandes qui se traduisent, à l'endroit des producteurs autochtones, par un assouplissement des pratiques commerciales : distribution de présents en plus grand nombre, facilité d'accès au crédit, hausse des prix des fourrures et diminution des prix des marchandises. En fait, suivant les approches historiographiques et ethnohistoriques classiques, la concurrence des marchands forains ne fait véritablement sentir ses effets qu'après 1870. Les compagnies marchandes et leurs concurrents transforment alors leurs pratiques commerciales afin de diminuer leurs coûts d'opération tout en ménageant leurs sources de revenus. Selon l'auteur de cet article, cette image ne tient plus dans la région de Betsiamites, où la Hudson's Bay Company subit avant 1870 une vive concurrence de la part de plusieurs marchands itinérants et où les pratiques commerciales de l'entreprise britannique et de ses concurrents n'avantagent pas nécessairement les Montagnais.


1994 (volume XXIV) n° 4
Le droit international et les peuples autochtones I

La Décennie internationale des populations autochtones
Russell L. Barsh

À la fin de l'Année internationale des populations autochtones, l'Assemblée générale des Nations Unies a accepté en principe de proclamer une Décennie consacrée à ces mêmes populations. Compte tenu des résultats insatisfaisants de l'Année internationale, du nouveau rôle géopolitique de l'ONU et de ses ressources financières qui diminuent, que peut-on réellement accomplir pendant cette Décennie ? Cet article décrit les principaux enjeux qui caractérisent la Décennie internationale des populations autochtones : le sort qui sera réservé au projet de Déclaration des droits des peuples autochtones; l'idée de créer une ‘ instance permanente ‘ pour les peuples autochtones au sein des divers mécanismes décisionnels de l’ONU; la visibilité et la participation des peuples autochtones dans tous les aspects du travail accompli à l'ONU; l'utilisation des ressources de la communauté internationale afin de résoudre les problèmes rencontrés par les populations autochtones.

L'Étude des Nations Unies sur les traités entre peuples autochtones et États
Isabelle Schulte-Tenckhoff

L'Étude, actuellement en cours, des Nations Unies sur les traités, les accords et les autres arrangements constructifs entre peuples autochtones et États met en jeu deux logiques fondamentales qui contribuent chacune, bien que selon des modalités à définir, au débat international concernant le statut des peuples autochtones et leurs relations futures avec les États qui les englobent. Sans anticiper les résultats définitifs de l'Étude, l'article vise à offrir une première lecture des rapports déjà disponibles, en en décrivant les enjeux, la perspective et le contexte institutionnel.

Des écarts importants entre la Convention n° 169 de l’O.I.T. et le droit canadien
Renée Dupuis

Dans son article, l’auteure fait ressortir des écarts importants entre les dispositions de la Convention relative aux peuples indigènes et tribaux (n° 169) adoptée en 1989 par l’Organisation internationale du Travail, et le droit canadien. La Convention n° 169 introduit de nouvelles dispositions, jusque-là inédites en droit international. Ces nouvelles dispositions entrent en conflit avec des éléments fondamentaux du régime juridique canadien, ce qui amène l’auteure à douter que la Canada ratifie la convention n° 169, du moins dans l’état actuel du droit canadien.

La Commission interaméricaine des droits de l'homme et les peuples autochtones
Carol Hilling

Dans cet article, l’auteure tente d'évaluer la performance de la Commission interaméricaine des droits de l'homme en matière de protection des droits autochtones, à travers les rapports généraux et spéciaux de la Commission. Bien qu'il n'existe, pour l'instant, aucun instrument juridique protégeant spécifiquement les droits des peuples autochtones, la Commission interaméricaine a été amenée à se pencher sur des situations les concernant dans le cadre de l'exercice de ses compétences, notamment au Brésil, au Nicaragua et au Guatemala. Le bilan de ces activités n'est pas très positif. L'avenir offre toutefois certains espoirs, avec l'émergence d'un droit international des peuples autochtones, tant sur le plan universel qu'à l'échelle régionale. Au sein de l'Organisation des États américains, l'heure est à la participation accrue des organisations non gouvernementales dans le processus juridique interaméricain, notamment par leur apport aux travaux de la Cour interaméricaine.

Un projet d'État indien indépendant à la fin du xviiie siècle et le traité de Jay
Rémi Savard

Même si le Traité de Paris (1783) avait déterminé la frontière entre les États-Unis et la colonie canadienne, la Couronne n’en continua pas moins à occuper ses forts en territoire américain. Les Britanniques avaient ainsi encore accès à ce réservoir de fourrures et les Amérindiens pouvaient compter sur les armes britanniques pour contrer l’envahissement de leurs terres. La position était intenable; Londres proposa alors un État-tampon indien neutre et indépendant au sud des Grands Lacs. Les négociateurs américains s’y opposèrent, mais ils durent accepter, lors de la signature du Traité de Jay (1794), des clauses encore trop empreintes à leur goût de cette espèce de reconnaissance d’une personnalité internationale des peuples amérindiens.


1993 (volume XXIII) n° 1
Des alliances " fondatrices’" aux traités modernes

Réflexion sur une réalité moderne à " incarner " : le traité préconfédératif de la nation huronne-wendat
René Boudreault

Les traités conclus à diverses époques au Canada et dans l'est des États-Unis, entre diverses nations autochones et les gouvernements qui se sont succédé de la période du contact jusqu'à aujourd'hui, définissent encore certains rapports entre les peuples et inspirent la revendication d'autonomie gouvernementale de plusieurs nations autochtones. Le traité conclu en 1760 entre les Hurons e les Britanniques a été reconnu en 1990 par la Cour suprême du Canada. Les analyses que nous pouvons tirer de ce jugement et des négociations en cours sur les droits des Hurons à l'époque actuelle peuvent aider à en comprendre toute la perspective.

De la volonté politique à la souveraineté autochtone : un bilan des négociations sur les revendications des Dènès et des Métis des Territoires du Nord-Ouest
Shirleen Smith

Cet article analyse les résultats obtenus par les Dènés et les Métis dans leurs tentatives de faire reconnaître leurs droits aborigènes, y compris le droit à l'autonomie gouvernementale. Deux forums principaux ont été utilisés à cette fin : la négociation de leur revendication territoriale globale et les discussions relatives à l'avenir constitutionnel des Territoires du Nord-Ouest. L'auteure décrit également le contexte plus général de reconnaissance et de confirmation des droits ancestraux et issus de traités et son influence sur les décisions prises par les Dènès et les Métis.

Historique de la négociation sur les revendications territoriales du Conseil des Atikamekw et des Montagnais (1978-1992)
Renée Dupuis

Conseiller juridique du Conseil des Atikamekw et des Montagnais depuis sa fondation en 1976 jusqu'à 1991, l'auteure de cet article trace l'évolution du dossier de la négociation des revendications territoriales de ces deux nations amérindiennes du Québec. Elle analyse le processus de négociation tripartite mis en place par le gouvernement du Canada qui implique, outre le Conseil des Atikamekw et des Montagnais et le gouvernement fédéral, le gouvernement du Québec pour la partie des revendications portant sur le territoire du Québec, et le gouvernement de Terre-Neuve pour la région du Labrador qui est sous la juridiction de Terre-Neuve depuis le jugement du Conseil privé de Londres en 1927.

Le long et difficile portage d'une négociation territoriale
Bernard Cleary

L'enjeu des négociations sur des revendications territoriales dépend de la définition même du concept de base d'une négociation territoriale globale. Une mésentente fondamentale persiste : les gouvernements veulent éteindre le titre ancestral foncier des autochtones et ceux-ci en veulent la reconnaissance explicite. Quelle dimension réelle doit prendre la réparation de l'erreur historique qui a conduit certaines nations autochtones à la dépossession territoriale actuelle ? L'auteur, qu a été négociateur dans ce type de dossier, lève le voile sur les principes et les conditions qui doivent guider ce débat de société.

Les revendications territoriales globales des premières nations du Yukon
Victor Mitander

Après avoir brossé un portrait des premières nations du Yukon, cet article retrace l'histoire des négociations qui ont mené à la conclusion d'une entente finale. L'auteur souligne aussi les principes fondamentaux qui y ont été intégrés, les difficultés rencontrées en cours de route et les stratégies utilisées afin de les résoudre.

Visions divergentes sur la compréhension de la Convention de la Baie james et du Nord québécois
Robert Mainville

La Convention de la Baie James et du Nord québécois constitue un ménage forcé entre le Québec et les Cris, où les divergences d'interprétation sont particulièrement acerbes en ce qui concerne le développement hydro-électrique du territoire. Par le passé les conflits ont été évités par le biais d'ententes complémentaires prévoyant des compensations monétaires en échange de l'accord des autochtones sur le développement hydro-électrique. Dans la mesure où ce jeu des accords monétaires n'est plus acceptable pour un groupe autochtone, tel que cela semble le cas pour l'aménagement du complexe Grande Baleine, le conflit devient inévitalbe. Dans ces circonstances, et vu l'expérience passée quant à l'application de cette convention, il y a lieu de procéder à une révision en profondeur de celle-ci.


1993 (volume XXIII) n° 2-3
Les Algonquins

Préhistoire de l'Abitibi-Témiscamingue
Marc Côté

Depuis six ans, des recherches archéologiques menées en Abitibi-Témiscamingue par la Corporation Archéo-08 soulèvent un peu le voile sur la chronologie des occupations, l'évolution du mode de vie, la culture matérielle, les alliances politiques et les réseaux économiques des ancêtres de ceux qui, sur les cartes anciennes, sont désignés comme étant les Abitibis (Abitibiwinnis) et les Témiscamingues (Timiskamiginis). L’auteur de cet article rend compte du résultat de ces recherches en ce qui a trait à l'évolution culturelle des Amérindiens de l'Abitibi-Témiscamingue qui occupaient l'axe de communication formé par les lacs et les rivières unissant les bassins hydrographiques de la baie James et du fleuve Saint-Laurent lors de la préhistoire. Évidemment incomplet, ce tableau comprend aussi des pistes et des hypothèses de travail pour l'avenir.

La localisation des Algonquins de 1534 à 1650
Maurice Ratelle

Cet article vise à établir le contexte historique de la localisation des Algonquins de 1534 à 1650 et à démontrer qu'une telle localisation est modelée par des réaménagements réguliers. Les guerres, les épidémies et les fuites font que des populations entières disparaissent; d'autres viennent les remplacer. Au début du XVIIe siècle, les Algonquins, venant de la vallée de l'Outaouais, fréquentent les terres de chasse de populations iroquoiennes maintenant disparues et s'avancent jusqu'au Saint-Maurice où ils côtoient les Montagnais, leurs alliés. Les nombreuses attaques des Iroquois amèneront les Algonquins à abandonner entièrement la vallée de l'Outaouais pendant plusieurs décennies. Ces bouleversements ayant contribué à la désintégration des groupes algonquins seront à la base d'une quête pour une nouvelle cohésion.

Kitigan Zibi Anishinabeg : Le territoire et les activités économiques des Algonquins de la rivière Désert (Maniwaki), 1850-1950
Jacques Frenette

Reprenant là où Frank G. Speck a laissé ses travaux sur ces questions (1929, principalement), l'auteur amène de nouvelles données sur le territoire et les activités économiques des membres de la bande algonquine de la rivière Désert (Maniwaki). Il amorce son propos en relatant les principaux événements ayant conduit à la création de la réserve, en 1853, puis il établit l'étendue du territoire de la bande, pour la période entre 1853 et 1950, et analyse les modifications de ses frontières et les causes de l'effritement du système des territoires de chasse familiaux. D'autre part, les noms de quelques familles supplémentaires sont ajoutés à la liste dressée par Speck et la place relative de l'agriculture parmi les activités économiques des Algonquins de Maniwaki est documentée.

Des wampums et des ‘ Petits Humains ‘ : récits historiques sur les wampums algonquins
Pauline Joly de Lotbinière

L'héritage des wampums algonquins inclut une tradition orale riche en récits de rêves, de visions et d'esprits et laisse voir des liens très forts entre l'histoire de ce peuple et ses préoccupations politiques actuelles. Guidé par le récit du Gardien des wampums, le présent article examine cette tradition orale et montre comment le récit du Gardien contraste avec les styles occidentaux de discours historique. À cet égard, l'auteure souligne qu'une attention doit être accordée à de telles formes de représentation historique non occidentale, comme contrepoids à la domination des formes culturelles occidentales.

Coutumes et légendes algonquines d’après un inédit de Juliette Gaultier de la Vérendrye
Daniel Clément et Noeline Martin

Juliette Gaultier de la Vérendrye (1888-1972) était une chanteuse professionnelle surtout connue pour ses interprétations de chants folkloriques, amérindiens et inuit autant que québécois et acadiens. Ses relations avec Mackenzie King, Marius Barbeau, Diamond Jenness et Edward Sapir à Ottawa ont sans doute contribué à son succès. Parmi les ‘uvres qu’elle a laissées, il existe un recueil inédit de coutumes et de légendes algonquines (lac Baskatong, lac Barrière, Petite Nation) conservé au Musée canadien des civilisations. Près de cinquante textes de ce manuscrit sont traduits ici et commentés brièvement.

Un mariage dans les bois : continuité et changement dans le mariage algonquin
Sue N. Roark-Calnek

Cet article examine le mariage algonquin (nîbawiwin) dans un contexte historique et contemporain. Il rend compte, d’un point de vue ethnographique, d’une cérémonie de mariage qui s’est déroulée en 1988 dans la communauté algonquine du lac Barrière, au parc de La Vérendrye, et qui reconstituait les coutumes traditionnelles algonquines tout en les faisant revivre. Cette analyse considère le mariage comme un arrangement social et comme une performance culturelle symbolique. Dans sa forme rituelle, et dans l’organisation sociale qu’il reflète et reproduit, le mariage algonquin peut être compris comme un mécanisme d’adaptation évolutif qui se développe parallèlement à la transformation historique des communautés algonquines.

" Makwa Nibawaanaa " : Analyse d'un récit algonquin concernant les rêves sur les ours
Roger Spielmann

Cet article examine un récit algonquin concernant les rêves sur les ours afin de découvrir et de décrire quelques-unes des techniques narratives du discours et de l’enseignement algonquins. Prêtant particulièrement attention aux caractéristiques du discours oral, l’auteur constate que ce qui, à première vue, semble connu sur le discours algonquin et les techniques de transmission des connaissances culturelles dans cette tradition, révèle un aspect inédit de la nature de l'ethnographie de la parole (étude des techniques d'interaction verbale propres à une culture) chez les Algonquins. Dans le contexte d’enseignements reliés aux rêves sur les ours, il compare aussi ces caractéristiques aux résultats obtenus pour un dialecte voisin (odawa) afin de mieux comprendre les liens qui existent entre les caractéristiques fonctionnelles du discours algonquin, les techniques de transmission des connaissances propres à cette culture et la cosmologie algonquine.

Les autochtones d'origine algonquine à Val-d'Or : des migrants ou des citadins’?
Christiane Montpetit

La population autochtone d'origine algonquine établie à Val-d'Or n'est pas homogène. On peut du moins déceler une intégration différente au milieu urbain chez les Algonquins originaires des réserves et chez les Métis d'origine algonquine provenant des villes ou des villages de l'Abitibi-Témiscamingue. Pour l'instant, les Algonquins peuvent être considérés comme des migrants dont l'expérience urbaine est temporaire, alors que les Métis tendent à s'établir de manière permanente en ville. L'auteure propose que cette différence peut être saisie à la lumière des antécédents historiques et culturels de chaque groupe et des rapports qu'ils entretiennent avec leurs milieux d'origine.


1993 (volume XXIII) n° 4
Transhumance, mobilité et sédentarité

Européens transhumants non pastoraux de la période récente sur la côte atlantique du Canada
Philip E. L. Smith

Une forme de transhumance non pastorale a été pratiquée par de nombreux colons européens de l'île de Terre-Neuve, du Labrador et de la Basse-Côte-Nord québécoise depuis environ l'an 1700 jusqu'après 1950. Les habitants des villages de pêche côtiers quittaient leurs maisons à l'automne pour passer les hivers dans des campements établis dans les forêts ou dans d'autres endroits bien abrités. Leurs principales motivations étaient d'échapper au froid, d'être plus près des sources d’approvisionnement en bois de chauffage, de chasser le caribou et les autres gibiers, de faire le piégeage des animaux à fourrure et de fabriquer les éléments de technologie requis pour l'industrie de la pêche. À plusieurs égards, cette forme de mobilité ressemble à celle des chasseurs-cueilleurs-pêcheurs autochtones, incluant quelques mécanismes identiques. Le cas peut-être unique de transhumance présenté ici, pratiquée par des Européens modernes, nous offre l'opportunité d'examiner les déterminismes de la mobilité et de la sédentarité selon une perspective différente dans laquelle ‘ nous ‘ sommes ‘ l'Autre ‘.

La transhumance et les Iroquoiens du Saint-Laurent
Claude Chapdelaine

En utilisant des données historiques et archéologiques, il est possible de définir une certaine forme de transhumance pratiquée par les Iroquoiens de la région de Québec. L'exploitation des ressources de l'érablière laurentienne et des produits horticoles, combinée à celle des ressources de l'estuaire du Saint-Laurent, aurait engendré des déplacements périodiques entre ces deux zones écologiques distinctes. De plus, le site Royarnois au cap Tourmente pourrait représenter un village saisonnier, ce qui permettrait de conclure à une autre forme de transhumance pratiquée par une fraction de la communauté d'un village semi-permanent qui se serait déplacée sur de plus petites distances dans le but d'exploiter un écosystème caractérisé par le début des eaux saumâtres et l'extrémité nord-est des basses terres laurentiennes.

Gens de la pirogue et du bananier : la mobilité spatiale chez les Miskitos
Pierre Beaucage

Considérés par certains comme des ‘ nomades’’ vivant principalement de chasse et de collecte, les Miskitos du Nicaragua ont été définis dans des études récentes soit comme des horticulteurs-pêcheurs traditionnels vivant en quasi-autosubsistance, soit comme un fragment de société de consommation échoué dans la jungle. À travers l'analyse ethnohistorique, cet article tente de démontrer comment les sociétés autochtones ont redéfini à plusieurs reprises leur rapport à l'environnement depuis les premiers contacts avec les Européens, en fonction des transformations survenues dans le mode de subsistance, d'une part, et des rapports politico-militaires et commerciaux avec l'extérieur, d'autre part. Ces derniers exigent la présence sur la côte, tandis que l'adoption du bananier comme culture principale oblige à des déplacements fréquents vers l'intérieur. Dans une situation ethno-culturelle mouvante comme celle de la côte, l’auteur suggère que c'est par référence à un ou des modes spécifiques de mobilité territoriale qu'on peut le mieux tracer les frontières ethniques du groupe.

Peut-on parler de transhumance en Mésoamérique préhispanique ?
Louise Iseult Paradis

Le terme ‘‘transhumance’’ est absent de la littérature mésoaméricaine préhispanique. S'agit-il d'un problème de définition ou d'une réalité historique ? À partir d'une réflexion sur le concept de transhumance, et à l'aide d'une étude de cas, l’auteure tente d'apporter des éléments de réponse à cette question.

Mobilité économique et sédentarité en Amazonie
Robert R. Crépeau

S’appuyant sur la description de la mobilité économique de quatre sociétés amérindiennes de l’Amazonie, les Achuars, les Canelos, les Bara Makús et les Yuquís, ce texte propose un examen critique des notions de sédentarité, de nomadisme et de mobilité. L’auteur suggère qu’une distinction claire entre les concepts de sédentarité et de mobilité permet de mieux cerner la multidimensionnalité des stratégies économiques et sociales des sociétés amazoniennes.

Regard critique sur la transhumance dans les années 1990
Thomas F. Lynch

Après avoir été employé durant plus de trente ans dans l'archéologie du Nouveau-Monde, le terme ‘  transhumance’’  a été assez bien défini, dans le temps et dans l'espace, du moins pour la région des Andes, mais il n'y a pas de consensus à propos de sa valeur en tant que concept explicatif général. Le concept a été efficacement étudié en Argentine, au Chili et au Pérou dans un cadre valorisant l'archéologie contextuelle et environnementale. Les années 1980 et 1990 ont été marquées par un plus grand intérêt concernant les origines de la transhumance parmi les groupes ‘‘spécialisés’’ dans la chasse à la faune migratoire plutôt que parmi les chasseurs de tout gibier, en général. L'utilisation plus récente de la complémentarité des zones écologiques dans les Andes, comme ce fut le cas notoire des Incas et de Tiwanaku sur le contrôle des archipels verticaux, est certainement reliée à un processus de développement. Cet article étudie la relation entre la transhumance pratiquée à la période Archaïque et les systèmes qui ont suivi dans la région centre et centre-sud des Andes.


1992 (volume XXII) n° 1
Sujets divers

Premier regard sur un site paléoindien récent à Rimouski (DcEd-1)
Claude Chapdelaine et Steve Bourget

Des fouilles archéologiques de sauvetage ont permis la mise au jour, à Rimouski, d'un site appartenant à la phase récente de la période paléoindienne. Des datations au radiocarbone nous permettent de proposer une occupation vieille de plus de 8’000 ans, et la présence d'outils diagnostiques comparables à ceux de la côte nord gaspésienne, suggère des liens culturels entre les deux régions. Une première interprétation du site est proposée en tenant compte des conditions environnementales qui devaient prévaloir à cette époque.

Deux lettres montagnaises du XVIIIe siècle
José Mailhot

Deux lettres rédigées en montagnais en 1785 et 1795 font partie des collections d'archives de la British Library de Londres. Il s'agit de véritables lettres d'affaires où sont discutées les activités économiques et les opérations d'un poste de traite. L'auteure établit qu'elles ont été adressées par des chefs de poste des Îlets-Jérémie à un négociant de Québec qui était engagé dans l'exploitation des Postes du Roi.
L'analyse linguistique de ce document révèle qu'au XVIIIe siècle, certains Montagnais avaient atteint un niveau d'alphabétisation étonnamment élevé et que le montagnais était alors beaucoup plus près du cri qu'il ne l'est de nos jours.

Mâtsheshu (le renard)
Daniel Clément

Les Montagnais du Québec connaissent bien le renard, qu'ils chassent encore de nos jours. À Mingan, ils nous ont livré, à son sujet, leur savoir fondé sur l'expérience vécue et sur des traditions séculaires. Ce savoir est ici comparé à celui des zoologistes à travers quelques thèmes ? dont la taxinomie, la description physique, les m’urs et le cycle reproductif ? pouvant permettre de dégager les éléments communs que partagent ces deux types de savoir. Certaines croyances et légendes viennent encore témoigner d'une perception montagnaise très réaliste du renard, tout en se révélant d'excellents moyens mnémotechniques.

Pratiques alimentaires rituelles dans la société mochica : le contexte du festin
Daniel Arsenault

Certaines pratiques alimentaires des Mochicas, une société préhistorique de l’aire andine, sont suffisamment bien documentées par les données archéologiques et iconographiques pour qu’il soit possible d’en étudier les contextes spécifiques. À l’aide de témoignages archéologiques pertinents, l’auteur propose ici une lecture ‘contextuelle’ d’illustrations figuratives de ces pratiques alimentaires, interprétées en termes de festin rituel relié au contexte mortuaire mochica. En conclusion, il ressort que la nourriture sacrée du contexte mortuaire a eu un rôle de médiation dans la dynamique des rapports sociaux et politiques, particulièrement entre les phases III et V de l’histoire mochica.

La raison politique de l'ignorance, ou l'ethnologie interdite chez les Waimiris-Atroaris
Stephen G. Baines

Cet article discute des problèmes auxquels doivent faire face les ethnologues désireux de faire de la recherche dans des réserves amérindiennes de l'Amazonie brésilienne, et plus précisément de l'interdiction de faire de la recherche chez les Waimiris-Atroaris. Durant ces dernières années, l'occupation toujours plus rapide de l'Amazonie a été accomplie selon un modèle militaire et industriel, qui a mis en évidence une très étroite affinité d'intérêts entre le gouvernement fédéral, l'armée et les grandes compagnies d'exploitation minière. Nombre de chercheurs se sont vu refuser les permis nécessaires pour retourner sur le terrain. Dans certains cas, l'agence gouvernementale en charge des affaires amérindiennes, associée aux compagnies d'exploitation minière, a lancé des campagnes de diffamation contre les chercheurs, disant aux Amérindiens qu'il s'agissait en réalité d'agents de compagnies internationales qui utilisaient les Amérindiens pour empêcher l'essor des compagnies d'exploitation minière brésilienne, et ce, dans le cadre d'une conjuration internationale contre la souveraineté nationale brésilienne.


1992 (volume XXII) n° 2-3
Traditions et récits sur l’arrivée des Européens en Amérique

L'arrivée du Grand Cannibale. Une histoire des Indiens caraïbes du Suriname
Frans J. Malajuwara

Descendant d’une famille kalihna (caraïbe) de conteurs officiels ou ‘‘gardiens des mots’’, l’auteur relate un récit de la tradition orale de son peuple. Des entrailles d’un monstre surgi de l’océan sortirent d’étranges êtres. Leur aspect diaphane attira d’abord la commisération des habitants, mais ils se rendirent vite compte qu’il s’agissait de cannibales auxquels nul ne pouvait échapper’: l’homme blanc, ce ‘‘fléau de la mer’’, était arrivé parmi les Caraïbes du Suriname. Au terme de trois siècles de domination coloniale, note l’auteur dans sa présentation, la méfiance traditionnelle à l’égard des Blancs s’estompe progressivement car elle ne semble plus nécessaire à la protection de l’identité des Caraïbes.

Les jours anciens. Récit micmac raconté par le Grand Chef Gabriel SylliboyRécit micmac raconté par le Grand Chef Gabriel Sylliboy
recueilli par Albert D. DeBlois

Ce texte raconte l’histoire, telle que vue par les Micmacs et transmise oralement de génération en génération, de l’arrivée des premiers Européens sur les côtes du Cap-Breton, en Nouvelle Écosse. Le narrateur décrit les modes de vie de son peuple à cette époque, et les changements engendrés par ce premier contact. Il parle, souvent avec humour, de l’introduction de vêtements et d’aliments européens, et les compare avec ceux qui, jadis, permettaient aux Micmacs d’affronter les vicissitudes de la vie quotidienne. Le texte se termine par le récit aventureux d’un chasseur de phoque micmac, sauvé en haute mer par les Anglais, puis amené en Angleterre avant de retourner en son pays avec un fusil et des munitions.

L’arrivée des chercheurs de terres
Récits et dires des Montagnais de la Moyenne et de la Basse Côte-Nord

Sylvie Vincent

Comme ailleurs en Amérique, l’arrivée des Européens a obligé les Montagnais à retoucher leur représentation de l’humanité. Mais très vite la présence de ces nouveaux venus demanda également que les Montagnais revoient leur occupation de l’espace. Il existe sur la Basse Côte-Nord une tradition, un ensemble de récits et de dires, sur l’arrivée des Français dans le golfe du Saint-Laurent, et une façon d’interpréter la signification de cet événement. Dans le présent article, l’auteur rend compte de cette tradition en s’appuyant sur des entrevues effectuées entre 197l et l990, entre Mingan et Saint-Augustin.

Le tambour d'Edmond
Jacques Leroux

Une Algonquine raconte à son petit-fils la première arrivée des Français, l'enlèvement d'un jeune Indien et leur retour, quelques années plus tard, avec l'enfant transformé en interprète. Selon la tradition orale, cette histoire sert de prélude à un exposé personnel sur les rapports entre Indiens et Eurocanadiens. Les propos des anciens et les souvenirs remontent alors à la mémoire de la narratrice. Leur défilé fait apparaître quelques grandes préoccupations : face à une écologie et une cosmologie ancestrales durement éprouvées par l'industrie des envahisseurs, la narratrice réfléchit sur les transformations de la culture autochtone en mettant en relief le rôle des langues maternelle et étrangères dans une problématique de l'altérité et de l'identité ethniques.

Les Oiseaux-Tonnerres sont partis
Récit ojibwa (Big Trout Lake, Ontario)

recueilli par Emmanuel Désveaux

Bien que le contact date de trois siècles déjà, la tradition mythologique des autochtones qui occupent l’intérieur de l’extrême nord-ouest de l’Ontario tend à dénier la présence européenne. Les biens manufacturés sont ainsi mis en équivalence avec les entités surnaturelles acquises lors des épreuves d’isolement et de jeûne. Un récit fait exception, celui d’Isaiah McKay. Il brille par sa lucidité puisque l’histoire depuis le contact y est non seulement décrite comme celle d’une aliénation progressive des autochtones, mais bien comme celle d’une aliénation économique, avant que d’être politique.

La rencontre avec les Blancs d’après les récits historiques et mythiques des Cris de la Baie James
Colin Scott

Les récits cris à caractère historique et mythologique dans lesquels il est question de Blancs, explorent tout particulièrement l’idée que les relations entre les groupes doivent être basées sur la réciprocité. C’est en fonction de leur propension à respecter les règles de cette réciprocité que les catégories d’êtres humains sont placées sur un continuum allant de l’humanité à la sous-humanité (parent, allié, étranger, proscrit, cannibale). Ce modèle s’applique aux Blancs, qu’il s’agisse du contexte des confrontations politiques actuelles avec l’État ou des premiers contacts avec les Européens. La problématique de la réciprocité suppose une distinction entre autochtones et nouveaux arrivants, tout en érigeant l’échange égalitaire en norme universelle que les Européens sont enjoints de respecter.

On découvre toujours l’Amérique
L’arrivée des Européens, selon des récits cris recueillis à Whapmagoostui

Pierre Trudel

L'arrivée d'un bateau en provenance d'Europe, l'échange de fourrures contre des vêtements européens, le cadeau d’un curieux chapeau, l'origine du mot ‘‘Canada ‘, la tente tremblante, la découverte et la possession du territoire, figurent dans un récit cri de la découverte conté par John Kawapit, de Whapmagoostui (Poste-de-la-Baleine) à la Baie d'Hudson, dans le Nord du Québec. Il semble cependant que ces Européens qui arrivent par bateau n'aient pas été les ‘ premiers ‘. L'analyse qui accompagne ce récit vise à le resituer dans son contexte culturel et historique, ainsi que dans le contexte de l'entrevue au cours de laquelle il a été livré. L'auteur explore l'hypothèse selon laquelle ce récit cri reprendrait, tout en l’adaptant, la version européenne du même événement.

Pygmées arctiques et Géants lubriques ou les avatars de l'image de l’’ autre ‘ lors des ‘ premières ‘ rencontres entre Inuit et Blancs
Bernard Saladin d’Anglure

En comparant les diverses facettes de l'image de l'autre élaborée par les Blancs lors de leurs ‘‘premières rencontres’’ avec les Inuit, avec celle que les Inuit se sont façonnée de leur côté au sujet des nouveaux arrivants, on relève d'abord quelque ressemblance, à savoir une tentative d'insérer l'autre dans sa propre généalogie, en faisant appel à un mythe d'origine qui explique l'altérité. Mais on trouve surtout de profondes différences. Alors que les Blancs classent les Inuit dans le monde infra-humain des nains, des animaux et des primitifs, les Inuit classent les Blancs dans le monde supra-humain des esprits qui se présentent parfois sous la forme de géants lubriques aux pouvoirs surnaturels. Ce déséquilibre dans les représentations, déjà relevé par C. Lévi-Strauss pour la région des Caraïbes, pourrait sans doute être mis en rapport avec d'autres déséquilibres qui ont conduit les Occidentaux à s'approprier les terres arctiques, et bien d'autres régions du monde.

Les deux flèches dans le crâne ou comment l’Amérindien a tout vu
Marie-Laure Pilette

À la suite de la collision culturelle qui a accompagné le contact entre Blancs et Amérindiens, la pensée amérindienne a dû appréhender des éléments exogènes, mais elle l’a fait en se basant sur ses propres systèmes de représentation. Cette stratégie de résistance culturelle s’avère riche d’enseignements sur le phénomène du changement culturel et sur le degré de perméabilité des cultures amérindiennes. À partir de l’analyse d’un récit d’origine tuscarora et de ses ‘‘ficelages’’, l’article propose de dégager des éléments de cette stratégie, vue ici comme étant à deux temps’: la prise en compte des enseignements du Blanc et la réappropriation de ceux-ci par l’Amérindien. Il en résulte une configuration triangulaire mettant en scène le Blanc, l’Amérindien tel que vu par le Blanc et l’Amérindien tel qu’il se voit lui-même, le tout visant à rappeler que l’Amérindien n’est pas dupe et que l’Histoire ne doit pas continuer à s’écrire sans lui.

Les premiers contacts selon un choix de récits amérindiens publiés aux XIXe et XXe siècles
Denys Delâge

L’auteur présente onze récits, pour la plupart recueillis au XIXe siècle, dans la région des Grands Lacs, puis il commente ces textes et leur intérêt pour l’histoire, départageant l’ancien de tout ajout récent, le vrai du vraisemblable, le ‘‘factuel’’ de l’interprétatif.
La tradition orale s’avère d’une grande richesse pour le travail de l’historien, à qui revient le rôle d’utiliser toutes les traces du passé ? présentes tant dans les objets que dans les documents et, enfin, dans la mémoire. En effet, mieux que les archives écrites, et particulièrement pour les groupes qui n’ont pas accès à l’écriture, la tradition orale nous renseigne sur les cultures dont elle est issue et nous permet de connaître leur univers mental, leurs perceptions, leur symbolisme et, par dessus tout, la manière dont ils se représentent le passé.

Paroles de Québécois traduites du tchippewayan, et autres dialectiques géographiques...
Jean Morisset

‘‘À cette vue, je fus saisi de colère; quoique Sauvage, j’aimais les Français parce que mon grand-père était français ‘ (entendez ‘‘canadien’’). À partir de cette phrase contenue dans un récit fait par un Métis franco-cris-dènè et publié en 1886 par Émile Petitot, l’auteur réfléchit à l’omniprésence canadienne (au sens ancien du terme) en Amérique du Nord et à ses influences multiples sur les cultures autochtones de l’Ouest. Cette influence, qui s’est exercée, notamment, par le biais d’une culture métisse dont on découvre peu à peu la langue et les apports artistiques, amène l’auteur à poser la question souvent occultée de la soi-disant pureté tant du Québécois que de l’Autochtone. Il pose également la question des mythes non fondateurs parce que masqués, quoique pour des raisons différentes, par l’histoire officielle.

Le premier marchand de fourrures
Récit dènè raconté par Louie Taniton

recueilli et présenté par Nicole Beaudry

Parlant d’une époque où les Esclaves du Nord (North Slavey) étaient en perpétuel conflit avec les Chipewyans, le récit présenté ici raconte comment ces derniers se sont traîtreusement servi des Esclaves pour leur commerce avec les Blancs. La découverte de leur supercherie, grâce à l’intervention opportune d’une femme esclave, a permis aux Blancs de faire la connaissance des Esclaves et d’établir chez eux des postes de traite. Malgré la confirmation par le conteur de relations commerciales avantageuses entre les Blancs et les Esclaves du Nord, le récit n’en relève pas moins plusieurs circonstances où les Blancs se sont montrés facilement dupes, dépendants de leur main d’’uvre amérindienne, et avides (comme aujourd’hui) de récits comme celui-ci!

Nouvelles rencontres, nouveaux mythes?
Premiers contacts dans le nord-ouest de l’Amérique

Guy P. Buchholtzer

Cet article présente trois récits, l’un tlingit, le deuxième squamish, et le dernier, kutenai, sur les premières rencontres avec les Européens ? des Français notamment ? dans le Nord-Ouest américain. L’auteur montre que chacun de ces récits, bien que provenant de nations géographiquement éloignées les unes des autres, illustre une forte tendance à intégrer symboliquement dans l’univers mythologique amérindien des événements historiques et des phénomènes culturels qui leur sont étrangers.

La culture de l’homme blanc : Témoignages naskapis
recueillis par Jeanne Guanish-Vachon

Cinq personnes de Kawawachikamach, dont les témoignages ont été enregistrés au début de l’année 1992, exposent ce qu’elles pensent de l’influence de la culture occidentale sur leur société et leur façon de vivre. Un moment séduits par les marchandises et les nouveautés apportées par l’homme blanc, les Naskapis interviewés se disent aujourd’hui plus critiques. Ils apprécient le fait d’avoir accès au reste du monde et ils estiment que certains biens et services leur sont utiles, mais ils constatent aussi que d’autres apports (l’alcool, l’école) détournent les jeunes de leurs aînés et de leur culture. Certains se demandent si, en fin de compte, la vie d’aujourd’hui, malgré ses facilités, n’est pas plus dure que la vie d’autrefois.

Les objets des échanges entre Français et Amérindiens au XVIe siècle
Laurier Turgeon, William Fitzgerald et Réginald Auger

Cet article vise à faire mieux comprendre la nature des premiers contacts entre Français et Amérindiens dans le nord-est de l’Amérique et, plus particulièrement, au Québec. La perspective choisie privilégie l’analyse de la culture matérielle puisque celle-ci reste le principal témoin des échanges qui eurent lieu à cette époque et que, de plus, les contacts entre les deux groupes semblent se faire principalement par le biais d’échanges d’objets. L’accent est mis surtout sur les éléments contextuels des échanges : le cadre général de l’activité française dans le Nord-Est, l’évolution de la traite au XVIe siècle, la géographie des échanges, les types d’objets échangés et les usages des objets, et ce dans le but de saisir les mécanismes de l’échange.


1992 (volume XXII) n° 4
L'origine des Iroquoiens : Un débat

L'augmentation de la population chez les groupes iroquoiens et ses conséquences sur l'étude de leurs origines
Dean R. Snow

Norman Clermont (1980) a proposé l'hypothèse que le taux de croissance des Iroquoiens ait été trop faible pour permettre de croire en la possibilité que, ultérieurement à l'an 900 après J.-C., ils se seraient développés à partir d'une petite population fondatrice. Cette conclusion laisse supposer que les Iroquoiens étaient déjà nombreux en l'an 900 après J.-C. et qu'ils se seraient développés à partir d'une population résidante de la culture Point Peninsula. Un nouvel examen de facteurs démographiques suggère que la population des Iroquoiens a très bien pu croître, dans la période de temps disponible, à partir d'un petit groupe fondateur, et ce même en utilisant les modestes taux de croissance reconnus pour la période du contact avec les Européens.

Premières manifestations européennes en pays amérindien
Le cas de la frange méridionale du Subarctique oriental

Jean-François Moreau et Érik Langevin

Faute d’observation directe par leurs auteurs, les documents ethnohistoriques du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe ne mentionnent que de façon allusive l’existence du réseau de circulation empruntant la multitude des rivières de la frange méridionale du Québec subarctique au nord du Saint-Laurent. Aussi longtemps que ce défaut d’information ne sera pas comblé par de nouveaux textes, l’archéologie semble la discipline le plus à même de corroborer ce réseau de circulation en mettant au jour les vestiges laissés par ceux qui l’ont emprunté. L’analyse des témoins matériels provenant d’un site archéologique de la région du lac Saint-Jean sert donc à attester le phénomène des premières intrusions européennes au sein du monde amérindien et indique quels en sont les acteurs, de même que les processus alors à l’’uvre.

Les premiers contacts dans ‘ History of the Ojibway People’’ de William Warren
Un récit de transition entre l’oral et l’écrit

Denys Delâge

Cet article fait suite au texte paru dans le dernier numéro (XXII, 2-3), ‘‘Les premiers contacts selon un choix de récits amérindiens publiés aux XIXe et XXe siècles’’, et présente un extrait de l’’uvre de l’historien métis William Warren, History of the Ojibway People. L’intérêt de ce récit tient à sa rencontre des traditions de l’oral et de l’écrit. Nous y montrons la pertinence de la tradition orale pour corroborer, compléter, recadrer, mais également pour contredire les documents écrits.

La victoire de l’idéologie iroquoise : Kahnawake au XXe siècle
Gerald R. Alfred

Cet article trace le portrait de l’histoire politique de Kahnawake depuis le début du siècle, et surtout à partir de 1926, année où, lors d’une séance du Grand Conseil dans une maison-longue, plusieurs communautés auparavant éloignées s’unirent face aux pressions du gouvernement canadien concernant leur vie sociale et leur territoire. Dans les années 1940, cependant, deux partis aux idéologies opposées, l’une assimilationniste et l’autre traditionaliste, déclenchèrent une phase de division politique interne, compliquée par l’échec de la résistance iroquoise contre la construction de la voie maritime. Depuis les années 1950, plusieurs factions, cantonnées encore plus dans leurs idéologies respectives, s’opposent dans une action politique militante autour de la question de la re-création de l’autonomie politique et de la réclamation de territoires traditionnels.

Note de recherche
Les noms des Amérindiens

Gilles Tassé

Ayant observé un récent retour aux vocables des anciens textes français pour les noms des Cinq Nations iroquoises, l’auteur en explique les différences par rapport aux noms anglais souvent utilisés dans les publications québécoises et montre pourquoi les termes français sont préférables. D’origine huronne, ils sont plus proches des noms que les intéressés se donnaient à eux-mêmes à l’origine. Il propose également une légère modification aux termes correspondant aux mots anglais Iroquoian et Algonkian ou Algonquian, soit ‘‘Iroquoyen’’ et ‘‘Algonquinien’’, pour les rendre plus conformes à l’usage français.


1991 (volume XXI) n° 1-2
Les Mohawks

Vingt ans d'espoirs déçus
et

Les solutions que nous préconisons

Georges Erasmus

Dans un premier texte, le chef national de l'Assemblée des Premières Nations trace un bilan des revendications et des luttes des Autochtones du Canada durant les vingt dernières années. L'auteur affirme que les citoyens des Premières Nations souhaitent collaborer à la construction d'un Canada qui tiendrait compte de leur vision du pays et qualifie de « double norme raciste » le geste du premier ministre du Canada qui tente d'associer le Québec dans la démarche constitutionnelle sans faire de même pour les Autochtones. Il dénonce également les promesses politiques rompues par les conservateurs, signalant entre autres combien les compressions des dépenses dans l'éducation sont à l'origine de situations aberrantes et de frustrations profondes pour les autochtones.
Un deuxième texte de l'auteur présente les solutions qu'il préconise aux problèmes des autochtones du Canada. Se disant confiant que les gouvernements finiront par accepter les suggestions des leaders autochtones, il propose finalement une forme d'autonomie politique qui donnerait aux Premières Nations un pouvoir politique comparables à celui des provinces.

La renaissance de la Grande Loi de la paix : conceptions traditionnelles de la justice au sein de la Nation mohawk de Kahnawake
E. J. Dickson-Gilmore

Cet article analyse le projet des Mohawks traditionnels en matière de justice, à Kahnawake, à la lumière des traditions que ce projet prétend reproduire, ainsi que des difficultés découlant de la volonté d'insérer de telles traditions dans un contexte historique et des lieux qui leur sont étrangers. Après avoir rendu compte des différents points de vue exprimés à ce sujet à Kahnawake, l'auteure se demande dans quelle mesure ce projet d'un système juridique contemporain autonome pourra effectivement être mis en oeuvre au sein de cette communauté. Elle conclut en soulignant qu'il serait irréaliste de croire que l'unanimité doit régner à Kahnawake sur cette question mais qu'une certaine dose de désaccords - toujours nécessaires pour la croissance d'une société - sont reconnus comme pouvant servir l'objectif ultime de l'autonomie, que partagent tant les « conservateurs » que les « traditionnels ».

Poterie, ethnicité et Laurentie iroquoienne
Claude Chapdelaine

Dans cette article, l'auteur analyse la poterie des Iroquoiens de la vallée du Saint-Laurent, afin de définir le caractère distinctif de ces groupes vers la fin de la période préhistorique. Pour appuyer l'identification ethnique des Iroquoiens de la Laurentie, une comparaison avec la poterie provenant d'un site iroquoien de la vallée de la Mohawk illustre les différences importantes entre les deux productions céramiques. La poterie s'avère donc un indicateur ethnique valable et elle confère une identité culturelle spécifique aux Iroquoiens du Saint-Laurent.

Les Mohawks ont-ils découvert Jacques Cartier ?
Pierre Trudel

Les élèves mohawks de l'école secondaire de Kahnawake apprennent de leur manuel scolaire que leurs ancêtre habitaient Montréal en 1535 lors du court séjour de Cartier cette année-là. Les élèves québécois des collèges et des universités du Québec apprennent plutôt que Cartier rencontra des Iroquoiens du Saint-Laurent et que les Mohawks vivaient à cette époque plus au sud, dans l'actuel État de New York. Comment peut-on expliquer cette contradiction entre les données de l'archéologie et ce qui semble être la tradition orale des Mohawks.
Après avoir résumé l'opinion de Bruce Trigger au sujet de la disparition des Iroquoiens du Saint-Laurent et le contenu du manuel scolaire mohawk, l'auteur situe le débat dans le contexte de la crise d'Oka, pendant laquelle on a affirmé que les Mohawks n'ont pas de droits territoriaux au Québec car ils seraient venus en Nouvelle-France après l'arrivée des premiers colons français.

Les Iroquoiens chrétiens des « réductions », 1667-1770.
1ère partie : Migration et rapports avec les Français

Denys Delâge

Cet article fait l'histoire des Iroquois établis dans la région de Montréal à partir de 1667 et couvre le siècle suivant jusqu'à la Révolution américaine. Dans cette première partie de l'article, l'auteur étudie d'abord les mobiles religieux, sociaux et économiques de la migration puis il décrit leur rôle dans la vie coloniale, leur poids démographique et la nature de l'interaction avec la population eurocanadienne. Se pose ensuite la question du statut des Iroquois domiciliés : l'analyse des conflits autour du commerce avec Albany, de la guerre, de la justice, permet de conclure qu'ils étaient des alliés plutôt que des sujets, bien qu'ils n'aient pas échappé complètement à un processus d'assujettissement.
La seconde partie de cette article (à paraître dans le prochain numéro) analysera les rapports des Iroquois chrétiens avec la Ligue iroquoise et avec les Britanniques, de même qu'avec les autres nations autochtones.

Un dilemme iroquois : Combattre pour s'allier et s'allier pour combattre
Marie-Laure Pilette

Cet article examine l'ambiguïté liée au concept de paix chez les Iroquois des XVIe et XVIIe siècles. Les circonstances historiques qui ont présidé à la fondation de la Ligue des Cinq Nations iroquoises nous prouvent que celle-ci est inséparable d'une idéologie expansionniste d'une part et du recours à la guerre d'autre part. L'ambiguïté de la paix iroquoise est de ce fait inscrite dans un profond antagonisme avec la guerre. Un très bref examen du phénomène des Guerriers chez les Mohawks du XXe siècle tend à prouver que cet antagonisme est encore présent aujourd'hui.

Les « troubles d'Oka » ou l'histoire d'une résistance, 1760-1945
Serge Laurin

L'auteur retrace l'histoire d'une résistance, celles d'Amérindiens qui, se réclamant des droits du premier occupant et de promesses faites par le colonisateur européen, refusent de renoncer à ce qu'ils considèrent comme leur propriété, la seigneurie du Lac-des-Deux-Montragnes. Les premiers accrochages entre Sulpiciens et Amérindiens remontent à l'immédiat après-conquête. Au cours de la période étudiée ici, les Amérindiens essaieront parfois d'imposer leurs vues par la méthode du fait accompli et ce, parallèlement à des démarches légales et politiques. De plus, certains d'entre eux abandonneront la religion catholique pour la religion protestante. Des Algonquins quitteront Oka pour Maniwaki et, à la suite de l'incendie de la presque totalité des édifices des Sulpiciens qui provoquera une série de procès entre 1877 et 1880, on tentera de déplacer également les Mohawks.

La crise d'Oka à la lumière de l'écologie historique
Michel F. Girard

Cet article présente les grandes lignes de l'histoire de la plus ancienne forêt reboisée du Québec, situé à Oka, sur le territoire où se sont affrontés des Guerriers mohawks et la Sûreté du Québec durant l'été 1990. L'auteur démontre que les populations euro-québécoise et mohawk ont collaboré à l'aménagement de cette forêt, ainsi que dans les efforts récents de conservation. Au siècle dernier les Mohawks contrôlaient l'accès de ce territoire, amis ils en furent graduellement, en grande partie, dépossédés. En 1936, les Sulpiciens décidèrent de cendre ces terres sans consulter les Mohawks. À la suite de la suspension unilatérale, en mars 1990, d'un moratoire sur le prolongement d'un terrain de golf par la municipalité d'Oka, des Guerriers mohawks sont intervenus aux barricades et ont bloquer l'accès au territoire. Malgré la crise d'Oka, l'auteur croit que les écologistes et les Amérindiens doivent continuer à collaborer dans leurs efforts pour protéger cette forêt.

De l'exotisme au réel : le racisme
Carmen Michaud

Dans ce texte, l'auteure analyse le discours des dirigeants des institutions de représentation politique, juridique, répressive et culturelle de la société québécoise lors de l'affrontement avec les Mohawks à l'été 1990. Elle démontre le caractère raciste de l'idéologie dominante qui a offert durant la crise une image extrêmement négative des Guerriers en la projetant sur la communauté mohawk et, par ricochet, sur l'ensemble des nations amérindiennes, afin d'occulter les injustices vécues par les Amérindiens depuis des siècles.



1991 (volume XXI) n° 3

Art, politique, idéologie

L'art et la politique : question d'afficher ses couleurs. Le cas de l'art amérindien contemporain
Jacqueline Bouchard

Cet article examine deux volets du rapport entre l'art et la politique, soit la fonction de l'art en tant que véhicule de l'idéologie et sa fonction en tant qu'instrument de compétition symbolique. L'auteure démontre que la peinture amérindienne contemporaine ne peut être comprise comme une démarche politique apparue au sein d'un contexte particulier de revendications; elle n'est pas, non plus, l'aboutissement d'une situation désespérée où l'art deviendrait l'ultime réponse à la résolution d'injustices, de conflits et d'affrontements. Une lecture exclusivement fonctionnaliste de la peinture amérindienne contemporaine n'a-t-elle pas pour conséquence de la dépouiller de sa polyvalence sémantique ? Ne reflète-t-elle pas une attitude ethnocentrique qui tend à réduire « l'art ethnique », à le priver de ce statut « d'oeuvre d'art » qui le rendrait autonome ?

L'art masqué
Jacqueline Bouchard

Cet article, qui traite de l'art amérindien contemporain, veut rendre visible un corpus d'objets d'art dont l'émergence a soulevé peu de vagues jusqu'à maintenant dans le secteur des études amérindiennes. L'auteure s'interroge sur l'origine de cette méconnaissance et le bien-fondé d'une certaine définition de l'art amérindien. Cette définition, qui est ici remise en cause, nous empêchait de percevoir, de « démasquer » un continuum esthétique ou culturel entre la période classique amérindienne et la période contemporaine.

L'association entre peuples et la reconnaissance des droits politiques autochtones : l'exemple des Territoires du Nord-Ouest
Michael Asch

Cet article illustre le processus d'élaboration d'une constitution dans les Territoires du Nord-Ouest. L'auteur éclaire le rapport qu'entretiennent les États-Nations avec les divers groupes ethniques les composant et définit une piste prometteuse vers la réconciliation du droit à l'autodétermination des majorités, avec celui des minorités, soit « l'association directe » entre peuples. Dans le contexte des tensions constitutionnelles actuelles et des pressions que subit le Canada en vue de se doter d'une constitution qui reconnaisse l'existence ininterrompue des droits politiques des peuples autochtones, cette analyse contribue à clarifier les enjeux et les possibles.

De mal en pis : la politique interne à Kahnawake dans la crise de 1990
Gerald R. Alfred

Durant la « crise mohawk » de 1990, toute l'attention fut tournée vers les revendications territoriales et les confrontations qui ont eu lieu à Kanesatake et à Oka. Pourtant, les causes profondes et les véritables implications de ce conflit avec la société québécoise, doivent plutôt être recherchées à Kahnawake, là où les problèmes politiques internes sont les plus révélateurs. De fait, les principaux acteurs mohawks de la crise sont de Kanesatake. Peu nombreux mais militants, ils avaient leurs propres ambitions, qui étaient sans rapport avec le conflit d'Oka-Kanesatake. Ils ont récupéré à leurs propres fins les problèmes de Kanesatake pour promouvoir leur suprématie politique parmi les Mohawks. Les événements de 1990 ont révélé une situation conflictuelle entre les Mohawks et la société québécoise, qui durera tant que les leaders des deux camps ne se seront pas penchés sur les causes profondes du conflit.

Les Iroquoiens chrétiens des « réductions », 1667-1770.
II- Rapports avec la Ligue iroquoise, les Britannique, et les autres nations autochtones

Denys Delâge

Ce texte est la deuxième partie d'une article dont la première est parue dans le numéro 1-2 du volume XXI de Recherches amérindiennes au Québec. Il analyse les rapports des Iroquois chrétiens avec la Ligue Iroquoise et avec les Britanniques, de même qu'avec les autres nations autochtones. D'abord tendues, les relations avec la Ligue sont devenues belliqueuses de 1685 à 1696, mais une paix précoce entre les deux factions iroquoises a contribué à forcer les Français à faire de même. Les Iroquois domiciliés ont mené de nombreuses ambassades du côté des colonies britanniques et joué un rôle central dans la Fédération des Sept Feux, qui regroupait l'ensemble des Amérindiens des « réductions » de la colonie canadienne d'alors.

Gepèg (Québec) : un toponyme d'origine micmaque
Charles A. Martijn

L'ethnohistoire et l'ethnolinguistique nous montrent que le nom Québec dérive du mot micmac gepèg qui signifie « rétrécissement ». La vallée du Saint-Laurent en vint à faire partie des territoires de chasse des diverses nations algonquiennes après son abandon par les horticulteurs iroquoiens durant la deuxième moitié du XVIe siècle. Les Micmacs pour leur part étendirent leurs activités de subsistance partout dans l'estuaire du Saint-Laurent en remontant aussi loin que dans la région de l'actuelle ville de Québec. Cette dernière devient l'un des endroits le long du fleuve où les marchands européens et les autochtones allaient se rencontrer durant quelques décennies pour la traite des fourrures, avant que Champlain n'y établisse sont habitation en 1608.

L'Apios tubéreux d'Amérique : histoires de mots
Marthe Faribault

À deux siècles de distance, Français et Algonquiens de l'est de l'Amérique du Nord ont recours aux mêmes solutions devant des réalités nouvelles à nommer. Au XVIIe siècle, les Français découvrent l'usage alimentaire de la racine de l'Apios; pour la nommer, ils empruntent des noms algonquiens ou transposent des noms français. De la même façon, au XIXe siècle, les Algonquiens intègrent à leurs habitudes de vie la racine nommée « patate » en québécois (« pomme de terre »); pour la nommer, ils empruntent au français ou transposent des termes algonquiens traditionnels. Le présent article esquisse l'histoire d'un certain nombre de ces noms de plantes, en algonquien et en français.



1991 (volume XXI) n° 4

Les missionnaires et les autochtones

La longue conversion des Pimas-Papagos
Donald M. Bahr

La conversion des Pimas-Papagos, qui habitent le sud de l'Arizona, aux États Unis, et le nord de la Sonora, au Mexique, s'est amorcée depuis beaucoup plus longtemps que ne le croient aujourd'hui ces Amérindiens, à savoir depuis environ quatre cents ans. L'auteur de cet article soutient que certains éléments importants de la religion que professent aujourd'hui les Pimas-Papagos pourraient ne pas être des éléments autochtones conservés depuis quatre cents ans, mais au contraire représenter des réactions autochtones aux idées prêchées par les missionnaires. Ces éléments importants sont les sacrements, et ainsi la conversion sans fin des Pimas-Papagos est interprétée comme une lutte, ou une guerre liturgique et théologique, autour des sacrements.

Rêves, chants et prières dènes : une confluence de spiritualités
Nicole Beaudry

Cet article porte principalement sur un mouvement prophétique amérindien qu'on trouve chez les Dènès, et plus particulièrement chez ceux qui habitent la région nord-est du fleuve Mackenzie. L'auteure démontre que ce mouvement est en continuité avec une pensée spirituelle autochtone traditionnelle, bien que celle-ci doive cohabiter avec de nouvelles idées religieuses introduites par les missionnaires chrétiens il y a déjà plus d'un siècle.
Outre quelques rappels de l'histoire missionnaire chez les Dènès, l'auteure décrit l'utilisation, pour un même événement, de deux pratiques, l'une catholique et l'autre dènèe, et conclut que le mouvement prophétique dènè est un exemple probant du dualisme ou pluralisme religieux qui a cours dans beaucoup de sociétés soi-disant transformées par la présence d'une idéologie dominante.

Esclaves du démon ou serviteurs de Dieu : les Bororos et la mission salésienne au Brésil
Sylvia Caiuby Novaes

Cet article analyse les relations qui se sont établies depuis le début du siècle entre les Bororos du Mato Grosso, au Brésil, et les missionnaires salésiens, et décrit les principales stratégies utilisées par ceux-ci afin de s'établir parmi ces Amérindiens, tout comme les valeurs qui ont orienté leur action missionnaire et les conséquences qui en ont résulté. Dans une perspective à la fois historique et anthropologique, l'auteure tente de cerner les changements survenus dans l'action pastorale de l'Église catholique brésilienne à la suite du deuxième concile du Vatican, en l'étudiant dans le contexte précis d'une société qui vivait alors sous un régime militaire caractérisé par une idéologie axée avant tout sur le développement. Elle examine enfin comment les pères salésiens ont assumé ces changements et quels en ont été les effets sur leur relation avec les Bororos.

L'acceptation de l'autre : la conversion en Huronie
Norman Clermont

La conversion est à la fois un acte individualisé et un phénomène social étudiable statistiquement dans sa variabilité multivariée. En l'abordant ici par le biais de la biographie de trois Hurons du xviie siècle, l'auteur a surtout illustré un courant particulier qui existait à cette époque, celui d'une recherche de cohérence nouvelle dans des circonstances apparemment chaotiques et porteuses de confusion. Cette cohérence dans la fuite messianique comprend à la fois une banalisation de l'agitation quotidienne, une valorisation d'un ordre spirituel ultérieur, idéologiquement prédominant, et un prosélytisme particulier.

Le catholicisme et les Garifonas du Honduras
Pierre Beaucage

On s'entend généralement pour dire que l'évangélisation constitue, avec la pénétration du capitalisme, un des vecteurs les plus importants du changement social et culturel chez les populations autochtones. On ne peut alors que s'étonner du peu de place qu'occupent les missionnaires et les diverses formes et étapes du processus d'évangélisation dans la littérature anthropologique. Àpartir d'une expérience de terrain et en s'appuyant sur diverses données ethnohistoriques, cette note de recherche veut dégager les grandes lignes du processus, vieux de trois cent cinquante ans, par lequel les Garifonas (‘Caraïbes noirs’) ont été peu à peu ‘convertis’ au catholicisme. Au-delà des stratégies politiques et religieuses des colonisateurs, on essaiera d'esquisser ce que furent les réponses d'une population amérindienne, les Caraïbes-Garifonas, depuis les premiers contacts aux îles du Vent jusqu'à leur habitat actuel en Amérique centrale. On verra comment ces réponses s'articulent au sein de stratégie globale de ‘retrait-accommodement’ qui a caractérisé ce groupe pendant la plus grande partie de son histoire.

Les missions salésiennes et le peuple shuar : bilan d'une expérience
Juan Bottasso

Actifs auprès des Shuars depuis maintenant plus qu'un siècle, les pères salésiens ont eu recours à plusieurs méthodes de travail, fondées sur les théories théologiques et anthropologiques les plus différentes : depuis celles qui considéraient les Amérindiens comme des sauvages qui doivent d'abord être civilisés pour pouvoir devenir des chrétiens, jusqu'à celles qui considèrent les Amérindiens comme des personnes à part entière, opprimées par l'expansion de la société occidentale. C'est cette dernière approche qui a motivé les Salésiens à stimuler la naissance d'une organisation politique shuar capable de prendre en main le sort de leur peuple. Il est encore trop tôt pour juger les résultats de cette activité mais il reste que - grâce au travail des pères salésiens ou malgré ce travail - les Shuars sont un peuple autochtone des mieux préparés en termes d'organisation politique et de défense de leurs droits.
 

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© Recherches amérindiennes au Québec 2005